Une synagogue au nom de femme

 

(c) Hillel Bakis, 2016

 

Une synagogue au nom de femme

Hara Zhrira, Djerba, Tunisie [1]

 

Une femme juive était arrivée sur l’île de Djerba et s’était installée dans des ruines, loin de toute autre habitation.

En ces lieux,  avait été dressé la plus vieille synagogue du Maghreb. Selon les anciens, après la destruction du Temple de Jérusalem par Nabuchodonosor plus de 550 ans avant l’ère courante, des Juifs s’y étaient installés, avec les manuscrits sauvés du désastre, ainsi qu’avec des portes et une pierre du Temple de Salomon. Cette pierre fut enterrée avec les fondations du bâtiment et la synagogue fut construite. Ce sanctuaire devint un lieu de pèlerinage. Mais les Espagnols, non contents d’avoir expulsé les Juifs de leur pays en 1492, détruisirent cette antique synagogue de Djerba lors de leur conquête de l’île au 16ème siècle. Il ne subsista  que des ruines inhabitées en ces lieux que l’on appellera plus tard la Hara Zhrira [2].

Depuis son arrivée à Djerba, l’inconnue habita les ruines, où, depuis plus de 2000 ans, une synagogue avait fonctionné sans interruption. Vivant à l’écart, la jeune femme ne fit jamais appel aux services de la communauté juive. Communauté qui, d’ailleurs, abandonna l’inconnue à sa solitude car on s’en méfiait. Rien ne plaidait en sa faveur : venue d’on ne sait où, elle ne demandait jamais rien à personne. Elle éveillait aussi de vieilles superstitions sur les redoutables habitants des ruines : les démons…

Personne ne tenta de l’approcher car on disait que c’était une magicienne. Car y avait-il une autre raison pour que cette femme s’isole dans une pauvre habitation ? Une femme normale aurait-elle pu vivre dans un tel dénuement ? Pourquoi évitait-elle toute société ? Lorsqu’on parlait d’elle, on la nommait avec une crainte sourde : la Ghriba, terme qui était compris par les uns ou les autres comme signifiant  « l'étrangère », « la solitaire » ou « la désolée ».

De l’avis général, ce devait être quelque magicienne qu’il fallait éviter.

 

Le temps passa… 

Un soir, les juifs du village voisin virent les lueurs d’un incendie. C’était la demeure de l’énigmatique jeune femme qui était ravagée par le feu. Il aurait été possible peut-être de la secourir, mais, une fois de plus, personne ne se sentit courageux au point d’aller au devant de l'étrangère probablement plongée dans de mystérieuses pratiques magiques. La peur les paralysait au point que pas un seul homme parmi les habitants du village ne prit l’initiative de s'approcher du sinistre.

Le lendemain matin, lorsque quelques hommes finirent pas se décider à approcher, c’était évidemment trop tard. La pauvre demeure était à présent un tas de décombres calcinées. Au milieu des braises et des dernières fumées, ils aperçurent un corps inanimé. La jeune femme était étendue sur le sol.

Ce qu’ils virent alors les frappa de stupéfaction : la vie avait quitté la belle étrangère, mais pourtant son corps restait épargné par le feu. Intact au milieu des monceaux de cendres, le visage de la jeune femme avait la fraîcheur de la vie et la sérénité que donne la foi. Les mérites de la sainte Ghriba devaient être grandement appréciés du Ciel, puisque les terribles flammes du brasier avaient su épargner sa beauté. Mais, hélas,  le feu avait eu raison de sa vie.

Les villageois comprirent alors l’étendue de leur erreur : loin d’être une magicienne, l’étrangère était au contraire une femme sainte et pure, venue entretenir le site de l’ancienne synagogue.

 

Ils se reprochèrent amèrement de ne pas l'avoir aidée dans sa vie quotidienne ni dans sa pieuse mission. Ils ne l’avaient pas même sauvée à l’heure du danger ! Leur inaction de la veille leur fit horreur.

Honteux de leur conduite passée, les villageois implorèrent le pardon divin .

Ils élevèrent une belle synagogue sur les lieux du sinistre, et baptisèrent la synagogue restaurée du nom de la sainte: la Ghriba [3].

Depuis cette époque, ce nom fut compris comme signifiant aussi « l’extraordinaire » [4].

 

 

 

 

Voici diverses interprétations sur le sens du mot Ghriba :

- « La miraculeuse » : allusion aux nombreux  miracles rapportés par les pèlerins  ;

- « La solitaire » : allusion à la solitude de la femme du conte ci-dessus;  allusion aussi à la situation géographique du lieu. La synagogue était primitivement entourée de champs, à quelques kilomètres de la ville de Hara Kbira ;

- « La désolée » : allusion à l’époque où la synagogue était en ruines ;

- «  Le sépher torah miraculeux »: on sait que tel est le sens du mot Ghriba pour les Juifs de Bône ou du Kef. Ce sens peut aussi être retrouvé pour le cas de Djerba, car qu’aucune autre parmi les sept synagogues de Hara Kbira ne disposaient de sépher torah (interdiction des autorités musulmanes). Les Juifs devaient donc se rendre hors de la ville, dans cette cette synagogue « de La Ghriba » afin d’accomplir leur devoir en lisant dans un sépher torah lors des offices des lundis et jeudis matins, des chabbats et des fêtes.

 

 

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NOTES 

[1] Les deux villages juifs de Djerba sont Hara Kbira (le grand quartier, Essawani) et Hara Zhrira (Le petit quartier, Erriadh). Sur la Ghriba de Djerba, voir aussi le conte 93 dans le volume 1 de cette anthologie. Sur les Juifs de Djerba : Lucette Valensi &  Abraham Udovitch, (1984), Juifs en Terre d’Islam, les communautés de Djerba. Editions des archives contemporaines, Paris

[2] Légende rapportée par Nahum Slouchz, rapportée aussi par Le Figaro (17 avril 2002, p.3), suite à l’attentat au camion-citerne du 11 avril 2002.

[3] Ainsi, les Juifs tunisiens dont l’orthodoxie ne fait aucun doute, ont donné un nom de femme à une synagogue. Ce fait, exceptionnel dans le judaïsme mondial, a été remarqué lors d’une exposition californienne sur les Juifs de Djerba:  "Nommer une synagogue d’après une femme ! Imagine la chose ! Lorsque j’étais enfant les synagogues n’étaient pas nommées Betsy" (Jewish Bulletin of Northern California, juin 2001, San Francisco).

[4] Voir aussi :  Kountrass, n° 34,  1992, p. 42-45.

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