L’étude de la Torah : dépasser ses limites

(c) Hillel Bakis, La voix de Jacob. Tome 3, Commenter Vayikra

 

L’étude de la Torah : dépasser ses limites

 

אִם־בְּחֻקֹּתַ֖י תֵּלֵ֑כוּ וְאֶת־מִצְו‍ֹתַ֣י תִּשְׁמְר֔וּ וַֽעֲשִׂיתֶ֖ם אֹתָֽם׃

« Si selon mes décrets vous marchez, et mes mitzvot vous gardez et vous les accomplissez » (Vayikra 26, 3).

Rachi explique : אִם־בְּחֻקֹּתַ֖י תֵּלֵ֑כוּ « J’aurais pu penser qu’il s’agit ici de l’observance des mitsvot ». Mais, puisque la suite du verset parle de l’observance des mitzvot, comment expliquer le début du verset ? Et Rachi répond : « Donnez-vous de la peine dans l’étude de la Torah ! » Il insiste même en commentant וְאֶת־מִצְו‍ֹתַ֣י תִּשְׁמְר֔וּ וַֽעֲשִׂיתֶ֖ם אֹתָֽם׃ « et mes mitsvot vous les garderez et les pratiquerez ».

Le verset par lequel commence cette paracha, fait allusion au fait que l’étude de la Torah requiert un effort. Dans ce domaine, il ne suffit pas d’étudier ; il faut dépasser ses limites, se fatiguer et fournir de réels efforts. En effet, c’est l'effort investi dans l'étude qui conduit l’étudiant à la connaissance de la Torah [1] .

On retrouve la même idée dans l’enseignement du dayan R’ Yécha’ya Bakish זצ"ל sur un verset des Psaumes[2]  : Rémèz (sens allusif) du verset אַשְׁרֵ֤י ׀ הַגֶּ֣בֶר אֲשֶׁר־תְּיַסְּרֶ֣נּוּ יָּ֑הּ וּֽמִתּוֹרָתְךָ֥ תְלַמְּדֶֽנּוּ׃ « Heureux, le héros qui souffre pour acquérir la Torah » (Téhilim 94, 12). « Vous n'avez pas un homme sans souffrance. Ce mot est écrit avec la lettre sama’ h ». On aurait pu ne considérer que le sens simple avec le verbe et le sens de       « corriger »: « Heureux, le brave que tu corriges, Y.ah, tu lui enseignes Ta Torah » [3]. Mais, pour le commentateur, le mot תְּיַסְּרֶ֣נּוּ comprenant la lettre sama’h, implique une valeur positive venant modifier le sens de « corriger».

Ainsi, alors qu’un verset semble avoir livré tout son sens, une remarque orthographique fait rebondir l’interprétation, révélant une facette nouvelle de l’enseignement divin[4]. Dans cette « correction », dans cette souffrance, il y a du bien, affirme le commentateur[5].

Cette remarque doit inciter à étudier la Torah jusqu’à ce qu'un certain effort soit nécessaire, que plus d'attention et de concentration soient mobilisées. On peut ressentir alors de la fatigue, voire une certaine souffrance. Mais le seuil de pénibilité n’est pas identique pour chacun : ce qui sera source de souffrance pour l’un, restera facile pour un autre : ce dernier devra alors arriver et dépasser le moment où l’effort devient plus difficile. Mais ces efforts valent la peine que l’on se donne. Au niveau individuel, le Tana Ben Héhé enseigne : לפום צערא אגרא « Selon l’effort sera la récompense » (Michna Abot 5, 26[23]).

La paracha Bé’houkotay enseigne une bonne méthode pour progresser dans l’étude de la Torah. Pratiquement, cela veut dire que, lorsque la fatigue vient après l’étude, c’est précisément alors que l’étudiant ne doit pas abandonner. Il doit insister - même une seule minute, même un seul verset, même un seul mot ! Alors, c’est de lui que parle Roi David lorsqu’il chante : אַשְׁרֵ֤י ׀ הַגֶּ֣בֶר אֲשֶׁר־תְּיַסְּרֶ֣נּוּ יָּ֑הּ וּֽמִתּוֹרָתְךָ֥ תְלַמְּדֶֽנּוּ׃ « Heureux, le héros qui souffre pour acquérir la Torah » (Téhilim 94, 12) [6].

 

Les Tanaïm, rabbins du temps de la Michna, distinguent plusieurs motivations dans l’étude de la Torah.

- Des motivations positives. Selon Rabbi Yichma’el il faut étudier la Loi pour elle-même : afin de l’enseigner, et de la pratiquer. Il insiste sur la qualité des motivations positives [7].

- Mais il peut exister aussi des motivations négatives : par exemple l’étudier pour s’en servir afin de "briller" en société ! Ou, pire encore, l’étudier afin d’engager des discussions avec des rabbins pour leur opposer la contradiction, de manière mal intentionnée et systématique.

- On peut aussi imaginer des motivations de cette catégorie lorsque l’étude de la Torah écrite ou orale n’est que le support d’une formation entreprise à des fins profanes : apprendre « l’hébreu biblique » comme on étudierait n’importe quelle langue du passé et non parce que cette langue véhicule la parole divine ; se familiariser avec les discussions talmudiques pour apprendre la logique ou pour tout autre objet intéressé et profane….

 

A ce propos, il est bon de rappeler l’injonction de nos Sages : le Tana Ben Bagbag enseigne[8] בן בגבג אומר, הפוך בה והפך בה, והגי בה דכולא בה « Etudie la Torah encore et encore, car tout s’y trouve » [9]. Le peuple juif est attaché à l’étude de la Torah, et ceux qui ont commencé à l’étudier sincèrement peuvent témoigner de leur attachement pour cette étude et ses commentaires. Mais si l’on appliquait à la lettre les recommandations des pirké Abbot : « ne fait pas de l’étude sacrée… un outil pour creuser la terre », on n’aurait plus ni étudiants ni rabbins. Il n’y a pas de problème à tirer une certaine satisfaction de son étude (plaisir retiré de la compréhension d’une page, encouragements du maître ou de sa famille, approbation des camarades). Cela bien entendu sans orgueil, car malgré le travail sérieux qui conditionne le succès, c’est par pure grâce divine si l’étudiant progresse.

Pourtant ce n’est pas pour ces raisons qu’il faut étudier et respecter la Torah. R’ Ya’akov Abe’hssera hakadoch nous donne la solution en faisant remarquer que l’étude de la Torah doit être faite sans arrière-pensée… Ni pour se faire respecter, ni pour s’enrichir [10]. C’est cette voie qu’avait suivie Rabbi Yo’hanane lorsqu’il avait été contraint de demander l’aumône à Rabbi, une année de famine : il ne révéla pas qu’il était un disciple des sages pour ne pas tirer un avantage matériel de son savoir.[11]

Aussi, tout en gardant à l’esprit l’objectif fixé par Hillel l’Ancien et R’ Tsadok, dans un premier temps, l’important sera d’étudier. C’est ce qu’explique Rabbénou David Hanaguid: « celui qui étudie dans le but de comprendre le sens profond des lois pour suivre les voies de la Torah et s’éloigner des interdits, D. éclairera sa pensée et le renforcera dans son étude, au point que rien ne lui soit plus caché ; il… suivra le vrai chemin, aura de nombreux disciples et bénéficiera d’une aide providentielle dans l’étude et l’application de la Torah »[12] .

Un verset du Livre Yéochoua’ (Josué) vient peut-être valider cette méthode progressive si utile pour notre époque : לֹֽא־יָמ֡וּשׁ סֵפֶר֩ הַתּוֹרָ֨ה הַזֶּ֜ה מִפִּ֗יךָ וְהָגִ֤יתָ בּוֹ֙ יוֹמָ֣ם וָלַ֔יְלָה לְמַ֨עַן֙ תִּשְׁמֹ֣ר לַֽעֲשׂ֔וֹת כְּכָל־הַכָּת֖וּב בּ֑וֹ כִּי־אָ֛ז תַּצְלִ֥יחַ אֶת־דְּרָכֶ֖ךָ וְאָ֥ז תַּשְׂכִּֽיל׃ « Le livre de cette Torah ne quittera pas ta bouche, et tu la méditeras jour et nuit, afin... faire tout ce qui y est écrit.» (Yéochoua’ 1, 8) Après quoi, vient une étude de niveau supérieur, pour elle-même. Le même verset ajoute en effet כִּי־אָ֛ז תַּצְלִ֥יחַ אֶת־דְּרָכֶ֖ךָ וְאָ֥ז תַּשְׂכִּֽיל׃ « Car alors [après l'étude et après la pratique], tu réussiras dans tes chemins, et alors tu seras ‘intelligent’ » (Yéochoua’ 1, 8).

 

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NOTES

 

[1] Plus l'homme apprend et enseigne la Torah, plus D.ieu lui en « dévoile les intentions et les raisons »Torat Kohanim et Rachi. Cela va dans le sens de l’affirmation de Rambam : « N'est retenue que la Torah étudiée avec efforts et privations » (cit R’ D. Sabbah, La Bible. Le commentaire de la Tora, Minhat ‘omer, vol 3, Montréal).

[2] Voir : Fragments, op. cit. 1992, MSS 11 (Pr. Benayaou), début du folio 35b. D'après une transcription du Pr. J. Tedghi.

[3] Selon trad. Colbo, 1978, et Bible (Chouraqui). On constate que le rémez transmis par le dayan R’ Yécha’ya Bakish  זצ"ל diffère du sens littéral.

[4] Notons qu’il existe un grand nombre de manuscrits inédits des rabbins d’Afrique du Nord. Ces manuscrits renferment des enseignements qui mériteraient d’être imprimés : on l’a vu avec le cas présenté ici. Grâce aux progrès des logiciels de reconnaissance de caractères et le perfectionnement des scanners, il faut espérer que l’on parviendra à numériser et imprimer les enseignements importants qui y sont contenus.

[5] Pourquoi cela ? Peut-être parce que la lettre ‘sama’h correspond à la valeur numérique 60, - Diverses connotations positives : nombre de lettres de la bénédiction des Cohen ;  le chiffre 60 fait penser à la Loi orale (le Chass = 60 traités) ; à la guématria du titre de Gaon (pluriel : guéonim). Ce titre était attribué à des maîtres maîtrisant de manière approfondie les 60 traités de la Guemara, et ayant vécu entre le 5e  et le 10e  siècle soit après la clôture de la Guemara et pendant la période des Richonim au Moyen Age en Orient). Il y a là une idée d’excellence. Une excellence qui ne vient pas sans efforts assidus et surtout sans l’aide divine - car l’effort seul n’est pas suffisant pour progresser : c’est pourquoi, il faut prier soi même, pour mieux comprendre, mais il convient aussi de rechercher toutes les bénédictions possibles (données par d’autres personnes – rabbins et  tsadikim, mais aussi des personnes ordinaires qui, disposent du pouvoir de bénir dans certaines circonstances (sandak après la circoncision, ’Hatan après la ’houpa)… pour mériter de progresser dans son étude.

[6] Au niveau collectif, les sages enseignent : « Jérusalem n’a été détruite que parce que les Juifs se sont abstenus d’étudier la Torah » Tana Débé Eliyahou Rabah 18, cit. R’ David ‘Hanania Pinto א’’שליט

[7] רבי ישמעאל בנו אומר, הלמד על מנת ללמד, מספיקין בידו ללמוד וללמד; והלמד על מנת לעשות, מספיקין בידו ללמוד וללמד ולעשות.   « Rabbi Yichma’el disait: ‘Celui qui apprend dans le but d’enseigner, on lui donne la possibilité d’étudier et d’enseigner, et celui qui étudie dans l’intention de faire, on lui donne la possibilité d’étudier, d’enseigner, de garder et de faire’». Michna Abot 4, 6[5]

[8] Michna Abbot, 5, 19 [21 ou 22].   

[9] RACONTER  - On trouve  aussi dans le Talmud nombre d’informations intéressantes pour elles-mêmes, dans des domaines variés, médical par exemple. Ainsi, nos Maîtres ont décrit les symptomes de la rage et le moyen de l‘éviter: ת"ר חמשה דברים נאמרו בכלב שוטה פיו פתוח ורירו נוטף ואזניו סרוחות וזנבו מונח על ירכותיו ומהלך בצידי דרכים וי"א אף נובח ואין קולו « Cinq indications ont été données [pour reconnaître] un chien atteint de la rage: sa gueule est ouverte, sa bave dégouline, ses oreilles tombent, sa queue est entre ses cuisses et il frôle les murs » [comme le suggère R’  Salzer ; littéralement: chemine sur le côté des routes](T.B. Yoma 83b); pour l’éviter, il faut se ternir éloigné de l’animal malade: ‘si le chien le mord, il en mourra.’ (T.B. Yoma 84a). On peut lire: מי שנשכו כלב שוטה מאכילין אותו מחצר כבד שלו  « Si quelqu’un a été mordu par un chien atteint de la rage, on lui donne à manger le lobe du foie de ce chien contaminé »  (T.B. Yoma 84b). Ce passage du Talmud suggère, bien avant l’invention de la vaccination, que des principes actifs inconnus se trouvaient dans le foie du chien malade; il avance une méthode susceptible de guérir le malade en utilisant des substances provenant de l’animal infecté. Voir:  R‘ Zamir Cohen (2009), La révolution…, pp. 172-173.

[10] R’ Ya’akov Abe’hssera, Pnine abir Ya’akov, Commentaire du Traité des pères, p. 189, Edité par R’ Shimon Abe’hssera chlita, Ner Yits’hak, Jérusalem, 5761. 

[11] Rabbénou David Hanaguid, Midrach David, pp. 169, (trad. J-J. Gugenheim), Makhon hakhtav Jérusalem, 5761. 

[12] Rabbénou David Hanaguid, Midrach David, pp. 167-169.

 

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