Interpréter la Torah: les méthodes

 

 

 

L’interprétation rabbinique de la Torah et ses méthodes

 

La tradition du commentaire de la Torah écrite exprime les enseignements de la Torah orale telle que transmise par la littérature rabbinique (Talmud, midrach, Targoum) et kabbalistique. Les lois de la Torah (orale) bien que transmises par Hachèm au Sinaï, sont dans la grande majorité des cas en allusion (rémez) dans la torah écrite ; cela explique que dans le Talmud, les Amoraïm demandent souvent la source de ces allusions.

La loi écrite nécessite une explication pour que soient déduite l’application précise de la halakha pratique. Au Sinaï, cette explication fut transmise à Moché qui l’a enseignée aux Sages d’Israël. De la sorte elle parvint jusqu’à nous, ayant cheminé de génération en génération, d’abord oralement jusqu’à la compilation entreprise par Rabbi Yéhouda Hanassi (Michna). Cette compilation allant à l’essentiel, elle nécessitait des explications orales ; ces dernières risquaient d’être perdues à cause de la situation historique du peuple juif (exil), elles ont été mises par écrit à leur tour (Guémara). 

Les interprétations rabbiniques reposent sur les commandements que Hachèm a ordonnés à Moché et aux enfants d’Israël au Sinaï [1]. Cela exclut a priori toute modification de la Parole divine. Même les prophètes n’ont pas autorité pour proclamer une nouvelle loi, ni même pour introduire des innovations : leur mission est de rappeler les commandements divins et d’exhorter le peuple à ne pas transgresser les prescriptions de la loi transmise à Moché. Cela explique notamment l’opposition fondamentale du judaïsme rabbinique aux tentatives de détournement de la Loi : interprétations chrétiennes (s’appuyant sur des allégoriques incompatibles avec les textes pris dans leur littéralité), mais aussi karaïtes (rejet de la Torah orale).

Ces précisions tracent les limites de l’entreprise dite d’interprétation de la Torah : les rabbins ne viennent pas interpréter librement, mais ils doivent transmettre la halakha en étant fidèles à la Loi. Si des règles « d’interprétation » ont été listées et expliquées par nos maîtres, c’est dans le cadre de la transmission et non de la modification de la Loi Les prophètes ne sont pas venus pour proclamer une nouvelle loi, mais pour rappeler les commandements divins et éviter que le peuple ne transgresse les prescriptions de la loi transmise à Moché [2]. Cette contrainte fixe les limites de l’exégèse talmudique. Il s’agit de retrouver des enseignements de la Torah orale déjà enseignés à Moché au Sinaï, mais d’innover aussi dans une certaine mesure afin de conserver l’esprit de la Torah [3].

Dans la Torah, tout fait sens – dispositions de paragraphes, forme des mots, détail des lettres… Dans la Torah même les plus petits détails ont un sens : rien n'est dû au hasard tout contient une signification selon le principe formulé par Rabbi Akiba : Lo dibéra Tora kiléchon béné adam  « La Torah « ne parle pas le langage des hommes ». Cela veut dire que dans la Torah, il n’y a aucun mot superflu ni aucune lettre inutile [4]. Rabbi Akiba élargit ainsi la méthode de son maître R’ Na’houm Ich Gamzo, selon qui certaines particules permettent l’extension d'une loi. R’ Abraham Aboulafia a écrit : « De la signification de toutes ces sortes de questions, rien n’a jamais été révélé à aucune nation, si ce n’est à notre saint peuple, et celui qui s’engage sur la voie des Gentils s’en moquera, car il s’imaginera que ces problèmes de graphie sont sans signification» [5].

La sainteté et l’origine divine de la langue de la création permettent en effet de trouver du sens jusque dans le détail des mots et des lettres.

De la même manière, on comprend le monde qui nous entoure lorsqu’on le regarde simplement (une montagne, un mouton, un poisson, un arbre...), mais, en l’examinant avec plus d’attention on découvrira des détails nouveaux, voire une partie de sa structure essentielle : les types de roches ou les différents types de végétation de la montagne selon l’altitude; les parties d’un animal (tête, pattes, peau, toison, etc.), les éléments d’une plante (tronc, branches, feuilles, fruits). Mais on peut encore détailler plus encore par une observation visuelle (les poils de la toison, les nervures de la feuille, les écailles d’un poisson), et mieux encore si on utilise un microscope [6]: on distinguerait alors des cellules dans la chair d’un animal ou dans la matière végétale, et même des particules de matières (dans la recherche de l’infiniment petit, on trouva l’atome [7] puis ses constituants [8], jusqu’au quarck à ce jour [9]). On peut aussi prendre l’exemple d’une plage de sable fin, avant d’explorer les différents niveaux de sens devant un auditoire peu familier de l’interprétation de la Torah. Une plage où le sable serait de la poudre d’or. A la surface immédiate, on peut sans peine ramasser de l’or. Mais ce serait dommage d’en rester là car, on trouve toujours de l’or en continuant à creuser. Inutile de se déplacer pour trouver de l’or. Il suffit d’approfondir l’analyse du mot, du verset. L’étude de la Torah est infinie…  Autre exemple permettant la même efficacité pédagogique : tout le monde admet qu’un diamant renvoie la lumière qui le pénètre par ses différentes facettes et il en sort des éclats variés ; de la même manière, la lumière divine s’exprimant dans la Torah est réfléchie de diverses manières par  les mêmes mots ou versets qui peuvent apporter des sens complémentaires. En restant sur l’image du diamant et de ses facettes, on peut expliquer que l’étude de la Torah joue sur  quatre catégories de « facettes » pour restituer en différents éclats,  la lumière divine contenue dans la Torah.

 

Pour comprendre la Torah, trois approches exégétiques classiques [10] sont traditionnellement utilisées jusqu’à la diffusion de la kabbalah en dehors des groupes de kabbalistes (mékoubalim) : le sens littéral (pechat [11]), le midrach, la aggadah. Ramban, dans l’introduction de son Commentaire de la Torah, évoque un quatrième niveau, le niveau secret. Ainsi parvient-on aux quatre niveaux d’interprétation rappelés par le mot PaRDèS (verger) qui visent à une bonne intelligence du texte selon différentes approches [12].

P pour  Pechat – c’est le sens simple, littéral (dit aussi ‘sens obvie’). Ce qu’un texte signifie est extrait du sens évident des mots utilisés (à la lumière des règles grammaticales) ainsi que du contexte du récit. Notons que ce sens littéral doit être clair, et chaque mot s’explique de manière logique dans le contexte. Il reste toujours valide, même si d’autres niveaux se superposent à lui. Cette remarque est importante car aucun texte biblique ne peut être dépouillé de son sens littéral. : אין מקרא יוצא מידי פשוטו « Eyn miqra yotsé midé peshuto » [13] ;

R pour Remèz - c’est le sens allusif, allégorique. Dans un mot, une phrase ou tout autre élément du texte se cache une vérité qui n’est pas apparente si on se limite au niveau du pechat. Ici, la signification est toujours présente dans le texte, mais de façon allusive. Cette forme d’interprétation mène à l’interprétation des allégories : il s’agit de décrypter et d’interpréter symboles et allusions;

D pour Derach – A ce niveau, la signification ne s’accroche pas directement au texte, mais à des questions posées à propos du contexte. C’est le sens homilétique, aggadique ; une forme d’interprétation qui s’appuie sur des aggadot, sur le Midrach et qui n’hésite pas à s’orienter vers des conclusions morales. Quoique ne posant aucun problème de compréhension au niveau du Pchat, un texte peut faire l’objet d’une interprétation au niveau du derach. Mais, si le sens littéral n’est pas évident,  ce questionnement s’impose. A ce niveau, plusieurs explications sont possibles et plusieurs midrachim peuvent coexister sans se contredire pour autant [14] ;

S pour Sod - c’est le sens ésotérique, secret, caché. Une signification mystique peut être mise à jour par divers moyens [15]. Cette forme d’interprétation est celle de la Kabbalah et correspond aux trois dernières voies de R’ Abraham Aboulafia. Les perspectives ouvertes par le sod ne sont possibles que parce que la Torah est considérée comme un texte codé par tout les signes qui s’y trouvent: lettres, espaces séparant ces lettres, voyelles, tagim [16] (couronnes sur certaines lettres), té’amim (signes de cantilation, servant à la  ponctuation). La signification peut provenir de mots brisés et reconstitués (voir ci-après notarikon [17], tsérouf), d’équivalences numériques (voir ci-après guématria). Il s’agit donc d’une autre lecture du texte, à tel point que l’on peut considérer que le Sod reconstitue un Pechat.

Les quatre niveaux d’interprétation sont accessibles grâce à des méthodes d’interprétation transmises oralement par Hachèm à Moché, comme on l’apprend du verset suivant : וַיִּתֵּ֣ן אֶל־מֹשֶׁ֗ה כְּכַלֹּתוֹ֙ לְדַבֵּ֤ר אִתּוֹ֙ בְּהַ֣ר סִינַ֔י שְׁנֵ֖י לֻחֹ֣ת הָֽעֵדֻ֑ת לֻחֹ֣ת אֶ֔בֶן כְּתֻבִ֖ים בְּאֶצְבַּ֥ע ﭏֱהִֽים׃  « Et Il donna à Moché, lorsqu’il eut achevé de parler avec lui sur le Mont Sinaï, les deux tables du témoignage, tables de pierres, burinées par le doigt de D.ieu » (Chémot, 31, 18). Le mot כְּכַלֹּתוֹ֙ est écrit sans waw pour renvoyer à כלל (une règle générale). De la ressemblance de ces deux mots il est déduit que D.ieu a enseigné à Moché la Torah avec toutes les règles nécessaires à son interprétation [18].

 

La tradition rabbinique a transmis ces règles ce qui permet d’interpréter [19]  les textes par plusieurs démarches simultanées [20]. Les règles d’interprétation de la Torah écrite ont été transmises soigneusement. Les maîtres ont procédé au recensement des principes (מידות שהתורה נדרשת בהן) afin de poser les bases d’un raisonnement juridique solide [21]. Elles sont si importantes que certaines font partie du rituel, et récitées au début de la prière du matin.

 

 

On trouvera ici et dans les pages suivantes quelques éléments issus du 2ème chapitre du tome 6 de 'La voix de Jacob'  (Montpellier, nov. 2013).

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NOTES 

[1] Comme le rappelle le Sifra: אין נביא רשאי לחדש עוד דבר מעטה « ein navi rachay lé’hadech ‘od davar mé’ata » - Torat Kohanim (paracha  bé’houkotay, 13,7). Voir l’édition de Jérusalem, 1959 : http://www.hebrewbooks.org/14026, p. 290

[2] Comme le rappelle Rambam : Michné torah, Hilkhot yésodé hatora, 9,1 (Mekhon mamré http://www.mechon-mamre.org/i/1109n.htm).

[3]  Les Sages ont ainsi permis de mettre par écrit la Torah orale malgré le principe qui s’y opposait : « La loi orale ne sera pas écrite ». Autre exemple : Hillel a permis le transfert de créances au tribunal (פרוסבול) à l’approche de l’année sabbatique, les dettes étant alors annulées. Sans cela, il aurait été impossible d’obtenir le moindre emprunt avant la Chémita (T.B. Guitin 36a). Cette innovation reste conforme au principe de la Torah écrite וּבָאתָ֗ אֶל־הַכֹּֽהֲנִים֙ הַלְוִיִּ֔ם וְאֶ֨ל־הַשֹּׁפֵ֔ט אֲשֶׁ֥ר יִֽהְיֶ֖ה בַּיָּמִ֣ים הָהֵ֑ם וְדָֽרַשְׁתָּ֙ וְהִגִּ֣ידֽוּ לְךָ֔ אֵ֖ת דְּבַ֥ר הַמִּשְׁפָּֽט׃  « Tu viendras… vers le juge qu’il y aura en ces jours-là » (Dévarim 17, 9). Un exemple contemporain est donné par l’évolution d’une décision de R’ Moché Feinstein (cité par Bloch Patrice & Berdah, R’ Yossef, 2012). Tenant compte de l’évolution des pratiques chirurgicales, Il a pu faire évoluer la halakha sur les transplantations cardiaques. En 1968, il qualifiait ces opérations de « double assassinat » (du donneur à cause de la définition du moment de la mort, et du transplanté car les chances de succès étaient alors quasi nulles). Près de  vingt ans plus tard (en 1986), il révisa ses positions (il a tenu compte de la fin de l’activité cérébrale du donneur, et de la probabilité de réussite de l’opération).

[4] Signalons que R’ Yichma’el ben Élicha  a défendu un principe opposé à celui de R’ ‘Akiba ; « Dibera Tora kilechon bené adam » Élicha « La Thora parle le langage des hommes ». Il n’admet que les déductions permises par l’esprit du texte étudié, notamment déduites des règles de Hillel. Conjointement à la méthode de R’ Akiba, ses règles ont été adoptées et utilisées pour la halakha (les n° 1, 2, 3, 4, 12 et 13 sont les plus utilisées).

[5] Il poursuit ; « Ils ont été induits en erreur et ils se sont grandement trompé ceux qui partagent ce point de vue. En revanche, ceux qui ont saisi la réalité de ces questions, en ont perçu l’importance et ont compris que ces mystères sont saints », R’ Abraham Aboulafia. L'Epître des sept voies, Ed. de l’Eclat, Paris, 118 p. 1985, p. 37. Dans l’étude de la Torah, les « mots s’éveillent à leur énigme, à la bienheureuse ambiguïté par laquelle le beaucoup se signale dans le peu, le nouveau dans l’ancien, le là-bas dans l’ici » pourrait-on dire, en généralisant une remarque de Emmanuel Levinas (1986), in préface d’une traduction de B. Gross (R’ H. de Volozhyn, Nefesh HaHayyim, l’Ame de la vie, Verdier, p. IX).

[6] Le premier appareil de ce genre a été mis au point en 1931. Il utilise un faisceau de particules d'électrons qui, illuminant l’objet observé, en créent une image très agrandie.

[7] Les philosophes grecs Leucippe et Démocrite (5e et 4e s. AEC) - peut être après le phénicien Mochos de Sidon  (13e s. AEC) - ont appelé “atomos” ce qu’ils pensaient être l’élément matériel indivisible le plus petit. La théorie atomique réapparut au 19e s. (John Dalton, 1808) et fut validée ensuite, notamment dans le cadre de la physique nucléaire (Ernest Rutherford).Le microscope électronique été mis au point en 1931; il utilise un faisceau de particules d'électrons qui, illuminant l’objet observé, en créent une image très agrandie.

[8] On été découverts: les électrons (1900), le noyau atomique et ses nucléons (protons, neutrons). 

[9]  Les neutrons comprennent gluons et quarcks (petites particules de matière identifiées à ce jour).

[10] Nahmanide, De la perfection de la loi, Ed. de l’Eclat.

[11] Autres orthographes pour pechat : pshat, pchat, peshat.

[12] Dans son ouvrage L'Epître des sept voies, R’ Abraham Aboulafia présente les sept manières de comprendre la Torah. Les quatre premières « voies » correspondent au PaRDès. R’ Abraham Aboulafia, L'Epître des sept voies, Ed. de l’Eclat, Paris, 118 p. 1985, voir pp. 33-42.

[13] T. B. Chabbat 63a.

[14] Henri Atlan (1982), « Niveaux de signification et athéisme de l’écriture », in La Bible au présent, Idées-Gallimard, p. 86, cit. R’ M.-A. Ouaknin, Le livre brûlé.

[15] Voir les règles de l’interprétation, ci-après.

[16] Autre orthographe : taggim.

[17] Se prononce aussi : notrikone.

[18] Cit : Appendice Torah avec Rachi, Fondation Lévy, Chémot, p. 388.

[19] Le mot « herméneutique » est souvent utilisé dans le sens d’interprétation de la Torah, et il est des rabbins qui mentionnent ce terme. Peut-être serait-il préférable d’éviter son emploi car son étymologie est en rapport avec l’idolâtrie : il vient du grec hermeneutikè, έρμηνευτική « art d'interpréter »  provenant de Hermès (Ἑρμῆς  dieu grec correspondant au dieu romain Mercure - messager et interprète des ordres des autres dieux de la mythologie).

[20] Comme l’enseigne R’ Dufour : « La position épistémologique juive relève d’un processus interprétatif des textes traditionnels, c’est-à-dire d’un essai de les comprendre par plusieurs démarches simultanées : la réception du sens transmis, le renouvellement du sens par la recherche de nouvelles interprétations, l’interrogation du texte par les problèmes posés par l’existence (casuistique) et par l’exercice de la controverse car il n’est pas du mode de fonctionnement intellectuel du judaïsme d’élaborer des principes monoconstituants, des dogmes ou des préceptes de foi. » (sur Modia’, consult. mars 2010).

[21] Ces bases se retrouvent en partie dans les systèmes juridiques contemporains.

 

 

Mis en ligne le 22 juin 2015

 

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