20. Les Juifs d’Ethiopie

 

Récits sélectionnés tirés du manuscrit de William Rahamim Belhassen, Toi mon Israël.

 

 20. Les Juifs d'Ethiopie

 

Ayant été responsable d’un petit centre d’intégration des immigrants, j’ai vu arriver les Juifs d’Ethiopie.

Lorsque les premiers Ethiopiens sont arrivés en Israël, ils étaient totalement démunis et avaient un besoin urgent qu’on leur vienne en aide. J’ai appris à les connaître et à les aimer d’un amour pur car ces gens avaient des qualités naturelles que je découvrais chaque jour un peu plus. Petit à petit, ils ont dépassé la barrière de la crainte et de la honte de ne pas être acceptés tels qu’ils étaient, avec leur authenticité émouvante.  L’intelligence de ces Ethiopiens est innée et leurs réactions sont pures et naturelles, sans aucun artifice. Ils ne sont pas encore touchés par le soi-disant modernisme de notre vingtième siècle.

Je suis allé vers eux et, à force de patience, de volonté, de vouloir pénétrer dans leur monde fermé, ils ont fini par comprendre que je voulais les aider, les aimer car ils font partie de mon Peuple. Cette communauté est mienne, avec ses habitudes ancestrales, ses coutumes primitives et ses maladresses, sa couleur de peau différente de la notre. Et donc, ils avaient toujours peur d’être rejetés par nous.

Avec une certaine joie, je me suis aperçu, petit à petit, que leurs enfants venaient vers moi et me touchaient la main, que les adultes remuaient la tête en guise de salut dès qu’ils me voyaient. Un beau jour, j’ai constaté qu’ils m’appelaient « ABBA ».  Oui, ils pensaient sincèrement que j’étais leur « Papa » de remplacement.

Je prenais plaisir de leur rendre visite le soir et je constatais qu’ils avaient conservé ce don de l’hospitalité des temps bibliques. Dès que l’on rentrait chez eux, ils inclinaient la tête en guise de bienvenue, vous servaient un bon café qui était toujours prêt, en attente sur le gaz à feu doux. Lorsque vous aviez fini de boire, ils reprenaient votre tasse et vous en resservaient un autre. Ainsi de suite, tant que vous étiez chez eux, ils ne pouvaient vous laisser les mains vides. Si vous arriviez à l’heure du repas, ils vous servaient alors l’irremplaçable « INDJERA ». C’était une sorte de crêpe épaisse, à demi cuite, avec au milieu une sorte de ratatouille de viande, haricots, pois chiche, épices de toutes sortes, le tout cuit jusqu’à devenir onctueux. Avec la main, il fallait couper les bords de cette crêpe et à mesure que vous coupiez un morceau, vous ramassiez de cette ratatouille. Petit à petit, vous finissiez, et la crêpe qui faisait office de pain et cette pâte onctueuse, couleur marron claire, car, à force de cuisson, on ne voyait plus, ni les haricots, ni la viande qui avait fini en lambeaux. Si vous leur rendiez visite un jour de grande chaleur, c’était des canettes de bière qui circulaient, sans interruption.

La première fois qu’il y a eu une naissance d’un enfant du sexe masculin, l’Agence Juive a fait les choses en grand et a organisé la circoncision.

Il y a eut d’autres naissances et un jour j’ai préparé la salle des fêtes pour la circoncision d’un autre petit nouveau-né. Lorsque le moment est arrivé d’occuper la chaise d’Eliahou Hanavi pour circoncire l’enfant, la salle était remplie d’Ethiopiens venus de partout. Parmi eux, se trouvaient, des Cohanim de leur tribu et tous attendaient l’heureux élu pour occuper la chaise. Le papa s’est approché de moi et m’a demandé de lui faire l’honneur de monter sur la chaise. Je l’ai remercié de cette marque extrême de considération et me suis étonné qu’il ne fasse pas monter son père ou un de ces éminents Cohanim.  Il m’a répondu, alors : « Mon père est resté en Ethiopie mais j’ai un autre père ici, c’est toi et tous ceux qui sont présents ici ne peuvent se mesurer, à toi en bonté. Accepte, je te prie, d’honorer mon fils et moi, ainsi que ma tribu avec moi ». Je lui ai renouvelé mes remerciements et l’ai embrassé puis je suis monté sur cette chaise comme sandak, pour tenir ce petit d’Ethiopie « Made in Israël » et croyez moi, j’étais aussi fier que si je venais de faire circoncire mon propre enfant. Trois fois encore, je reçus ce grand honneur.

Un vendredi, il était treize heures et j’étais entrain de fermer mon bureau lorsqu’une éthiopienne est venue vers moi, en hurlant et en se tapant sur la poitrine. Son mari, derrière elle, tenait dans ses bras leur fille qui avait tout juste deux ans ;  la peau de ses bras, de ses jambes et de sa poitrine tombait en lambeau. La maman avait mis une grosse marmite d’eau bouillante encore sur le gaz et la petite avait réussi à se renverser l’eau bouillante sur tout le corps. J’ai aussitôt fait rentrer le père, la mère et leur fillette dans ma voiture et j’ai commencé une course contre la montre, en brûlant feu rouge sur feu rouge. Je suis arrivé à l’hôpital en klaxonnant comme un fou afin qu’ils prennent cette petite en charge. On s’est occupé d’elle immédiatement. 

Après quatre heures de soins, nous avons pu revenir au Merkaz Klita. La maman s’est mise à genoux pour m’embrasser les pieds, les mains et elle s’est apprêtée à enlever les bracelets de ses poignets. Quant au père, il m’a sorti tout ce qu’il avait comme argent sur lui et, de vous à moi, il n’en avait pas beaucoup, le pauvre bougre. Je leur ai fait comprendre que je ne voulais rien, que c’était normal que je sois venu en aide à leur enfant qui aurait pu être une de mes petites filles. Ils m’ont embrassé à nouveau et, ce jour là, j’avais conduit en plein Chabbat.

Plusieurs années après, j’ai rencontré dans la rue mon ancienne locataire. Elle était accompagnée d’une belle jeune fille et elle lui a révélé devant moi : "Cet homme, est ton papa numéro deux. Embrasse-le et dis lui merci de t’avoir sauvé la vie". "Merci, mon père, de m’avoir sauvée" répéta la jeune fille.

 

Mis en ligne sur editionsbakish.com, 8 mai 2016

© Hotssat Bakish et / ou © William Rahamim Belhassen.

 

 

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