17. Le camp

 

Récits sélectionnés tirés du manuscrit de William Rahamim Belhassen, Toi mon Israël. 

 

17 - Le camp

Mon travail m’accaparait jours et nuits. Plus les années passaient plus je sentais que je faisais partie intégrante de ce Camp où passaient tant d’immigrants en transit vers Israël (1). Je ressentais combien je devais venir en aide à ces gens qui m’aimaient, qui croyaient en moi car j’étais celui qui servait le lait à leurs enfants dès six heures du matin.  A huit heures, je leur apportais leurs courriers, parfois même des mandats en provenance de leur pays d’origine. Ils venaient également voir leur ami William pour savoir s’ils figuraient sur la prochaine liste de départ.

L’année 1958 commençait. Les départs de Juifs vers Israël se faisaient soit par des paquebots de tourisme, soit par avion. Dans les deux cas, les immigrants devaient préparer leurs valises et colis afin de me les apporter, au plus tard, 24 heures avant le départ car, à tout moment, il pouvait y avoir des défections de dernière minute et, de mon côté, tant que les bagages de ceux qui étaient prévus au départ n’étaient pas au dépôt, je ne pouvais être sûr de son embarquement. Lorsqu’à deux jours de leur départ, j’avais préparé d’avance une liste des partants avec une réserve de 20% en cas de défection ou de maladie de dernière minute et, après avoir vérifié si leur passeport avait été visé par le Consulat d’Israël à Marseille avec photo et visite médicale. Terminé.

Il y avait tellement de choses à vérifier et à prendre en considération. Par exemple, les Oranais étaient presque tous plus ou moins apparentés les uns aux autres : les Partouche aux Sillam ; les Assouline aux Ben-Lolo ; etc.

Certains, des Juifs du sud marocain, portaient la barbe, et paraissaient très vieux. Lorsqu’ils venaient de débarquer, que je les recevais pour les inscrire au registre de l’Agence Juive, j’étais obligé d’avoir à mes côtés un Marocain qui connaissait leurs mœurs. Je demandais leurs noms et ils me répondaient, par exemple : OUAZANA.   Je leur demandais leur âge, ils me répondaient : « EL LI BRITI », « ce que tu veux ». J’avais beau leur dire : « combien à la fin ? », ils me jetaient un chiffre : « 40, 50, 60 » selon leur fantaisie. Le Marocain, s’il avait des enfants et que par coïncidence, il en avait cinq, alors vous le voyez rassembler ses cinq doigts et il les collait les uns aux autres en mimant : « IDEK » ce qui signifiait : « ta main » et ta main veut dire le chiffre CINQ car il ne voulait pas répondre qu’il avait cinq enfants, de peur du mauvais œil.

Lorsque je préparais une liste d’embarquement à bord du paquebot « Théodore Herzl », que je lui annonçais qu’il voyagera avec les siens et qu’il devait préparer ses bagages et il me les apportait le lendemain au service bagages. Il me laissait parler, parler et à la fin, il me sortait un son guttural, genre « OHO » ; alors mon collègue me m’expliqua que cet immigrant marocain refusait de voyager car « OHO » voulait dire : « NON, je refuse et c’est tout ». L’immigrant ajouta : ‘Je ne veux voyager qu’en « BOUIN-BOUIN ». Alors mon collègue expliqua : « Il t’a répondu qu’il accepte de voyager seulement par avion. Il est arrivé ici en BOEING et il y a pris goût.  En fin de compte, c’est lui qui a gagné et il est parti en « BOUIN-BOUIN », comme il le souhaitait.

Un jour, j’ai été survolté par la tâche qui m’incombait car je devais assurer les bagages du « Flaminia » bateau italien qui prenait 850 immigrants, et deux avions « Boeing » qui prenaient chacun 200 personnes. Imaginez le nombre de bagages à main qu’ils devaient me remettre : PLUS de CINQ TONNES. Ce jour-là, je n’étais pas à prendre avec des pincettes car, à quatre heures du départ, de nombreuses personnes ne m’avaient pas encore ramené leurs affaires. Je n’arrêtais pas de vociférer après les retardataires.

C’est alors qu’un vieillard me fit signe de la main, pour que je m’approche de lui. Il avait facilement plus de 90 ans. Je suis allé vers lui, et avec impatience, car je menais une course contre la montre, je lui ai demandais ce qu’il voulait. « Approche d’avantage, m’a-t-il dit, comment tu t’appelles ?"

- Je m’appelle William.
- Ton nom BE IVRIT, en hébreu ?
- En hébreu, je m’appelle Rahamim.

Il me fit « non » de la main et je commençais à perdre patience : " Je connais mon nom!.

-Non, me répondit-il ; tu t’appelles Moshé car, tout comme Moshé, tu rassembles ton Peuple pour l’envoyer en terre d’Israël.  'ALIA EL SLAM - Que la Paix soit sur elle! ».

-Moi, « MOSHE », tu me compares au Grand Moshé, c’est trop d’honneur. Je ne suis que William qui veut aider son Peuple pour l’envoyer en Israël, c’est ma mission et je la fais le mieux que je peux.

- Mais pourquoi tu cries sur ton Peuple, tu n’as pas le droit, car Moshé n’a jamais crié sur eux.

- Mais, Rabbi, ils me rendent fou: ils ne m’ont pas encore donné leurs bagages alors que le temps presse!

-  A Moshé aussi, ils lui rendaient sa tâche difficile. Promet-moi de ne plus crier sur eux.

- Oui, Rabbi, je vais mettre un frein à ma colère. Veux-tu me bénir ?

-   « BEL FARHA » - avec joie. Il m’a donné sa bénédiction en joignant ses deux mains tremblantes sur ma tête et je me suis incliné en lui baisant la main, lui souhaitant, la réussite dans sa montée vers la sainte terre d’Israël.

 

Depuis ce jour, lorsque je sentais que la colère allait éclater, je me souvenais des paroles de ce vieux Rabbi et, au lieu de leur hurler dessus, je leur disais : « Allez-y, profitez-en car je n’ai pas le droit de    me fâcher contre vous ! ».

 

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Note

(1) Il s'agit du camp de transit du « Grand Arénas », dans le quartier de Mazargues, à Marseille. 
Citons Noémie Grynberg (2004): "En France, après la Seconde Guerre Mondiale, suite aux appels de l’Agence Juive et du département de l’Alyat Hanoar, les candidats à l’immigration pour Israël se retrouvent concentrés dans un camp de transit à Marseille, le ‘’Grand Arénas’’. Parmi eux, beaucoup de rescapés de la Shoah rapatriés en France, des jeunes d'Afrique du Nord et de France. Jusqu'au milieu des années soixante, ce camp de transit jouera le rôle de sas entre l'Afrique du Nord et Israel, pour les Juifs désirant y immigrer.... Au début des années 1950, il est affecté à l’accueil de déportés « apatrides » puis à celui, beaucoup plus important, des Juifs d’Afrique du Nord quittant le Maroc et la Tunisie en voie de décolonisation, voulant gagner Israël par idéal sioniste. Au sein du camp, la vie des familles qui y séjournent tente de s’organiser. Le temps du passage des immigrants y est souvent plus long qu'ils ne l'imaginent...   En 1966 l'agence juive cesse d'utiliser le ‘’Grand Arénas’’ qui est finalement détruit en 1973, emportant ainsi avec lui, non seulement une sombre page de l’histoire de France, mais aussi celle de l’immigration juive d’Europe et d’Afrique du Nord vers Israël". http://www.noemiegrynberg.com/pages/histoire/l-enclave-juive-du-camp-de-transit-du-grand-arenas-a-marseille.html#weKfLWEqTAkxD5Th.99   - Note de l'éditeur. 

 

Mis en ligne sur editionsbakish.com, le 2 mai 2016

© Hotssat Bakish et / ou © William Rahamim Belhassen.

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