16. Les Juifs d’Egypte

 

Récits tirés du manuscrit de William R. Belhassen, Toi mon Israël. 

 

16. Les Juifs d’Egypte

 

Nous étions en juin 1956 et l’immigration battait son plein mais à partir de 1957 ce fut le grand exode des Juifs d’ Egypte qui, du jour au lendemain, étaient devenus indésirables et ont dû quitter l’Egypte où ils vivaient heureux et prospères jusque-là.

On les a rejetés à la mer comme on rejette un objet dont on ne voulait plus. Ceux qui avaient une nationalité étrangère, ont été pris en charge et ont quitté ce pays avec une seule valise en main, mais tout le reste, immeubles, commerces, terrains, fortunes personnelles, tout, tout, ils ont tout perdu. Certains ont pu venir en France[1], terre d’asile par excellence. Merci à toi, France que j’aime et respecte pour le bien que tu as fait aux gens de mon Peuple et, de cela, ma reconnaissance t’es acquise toute ma vie.

Mais beaucoup d’autres n’avaient pas de nationalité ; on les nommait « apatrides ». Ceux-là, de gaîté de cœur ou non - car ils n’avaient pas d’autre choix, sont allés en Israël, complètement découragés, démoralisés, désaxés. Ils arrivaient par avion depuis l’Egypte, de jour comme de nuit, à intervalle de quatre heures. Lorsqu’ils arrivaient au camp[2], ils étaient dans un tel état de lassitude, qu’ils ne pouvaient plus réagir ni répondre à nos questions. Nous les recevions alors le plus humainement possible et nous nous occupions d’eux avec dilligence et compréhension car nous comprenions combien ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces vieillards, avaient souffert avant de parvenir jusqu’à nous.

Une fois, j’ai vu un de ces messieurs prendre sa valise et se diriger vers la sortie. J’ai couru après lui et lui ai demandé gentiment, en Arabe égyptien, où il se rendait. « Je retourne chez moi, en Egypte » m’a-t-il dit. Je l’ai pris par la main, et l’ai ramené près des siens tout en le rassurant : « Tu es enfin arrivé au bout de tes peines. Tu es ici entouré de tous tes frères qui t’aiment ». « Chokran, merci, m’a-t-il répondu. Il s’est laissé faire, dépassé par la situation. Des cas similaires, il y en a eu plusieurs.

Une autre fois, j’ai rendu visite à une famille afin de prendre des nouvelles, savoir s’ils ne manquaient de rien. Le chef de famille, les yeux hagards est venu vers moi et m’a dit : « Vous savez Monsieur, que dans la Torah, il est écrit que celui qui perd tout bien, richesse, fortune, tout, tout, il est considéré comme mort. Donc, je suis mort puisque je n’ai plus rien ». Et il s’est mis à se frapper le visage en hurlant : « Je suis mort, je suis mort ! » Je me suis empressé de lui tenir ses mains afin qu’il cesse de se frapper la figure et l’ai consolé gentiment : « Non, vous n’êtes pas mort, regardez-vous êtes entouré de votre femme et de vos enfants qui vous aiment. ‘ ALLA KABIR’, D.ieu est grand, tout vous reviendra comme avant ». Vous le croyez …. Il m’a souri, a réclamé qu’une de ses filles lui donne son luth et voilà qu’il s’est mis à me jouer un air de Farid El Atrache, le célèbre chanteur égyptien. Il rappelle sa fille Rahil et lui demande de danser au rythme de son « oud ».

Et tous ces gens, à mesure qu’ils séjournaient chez nous, voyant qu’ils n’étaient pas les seuls à avoir tout perdu, finirent par prendre la vie, comme ils disent en arabe :  « KELI ALALA ». Laisse tout entre les mains de l’Eternel car lui est le grand consolateur qui soutient ces hommes devenus des épaves par la haine d’autres hommes.

 

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NOTES

[1] Ce fut le cas de Isaac P. z''l, un de mes amis. Il était plus âgé que moi d’une trentaine d’années et fréquentait la même synagogue que moi à Montreuil-sous-Bois entre 1985 et 1996. Il fabriquait des cahiers d’écoliers et autres articles de papeterie à Alexandrie. Il a été jeté en prison suite à la guerre israélo-égyptienne de 1956. Il a eu la « chance » de pouvoir quitter son pays pour la France, mais ses biens ont été confisqués - Note de l’éditeur.

[2] Il s’agit d’un camp de l’Agence juive situé dans le Sud de la France où l’auteur exerçait des fonctions professionnelles à cetté époque - Note de l’éditeur. 

 

Mis en ligne sur editionsbakish.com, 2 mai 2016 

© Hotssat Bakish et / ou © William Rahamim Belhassen

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