14. La descente

 

Récits sélectionnés tirés du manuscrit de William Rahamim Belhassen, Toi mon Israël. 

 

14. La descente

 

Mais on ne peut pas passer sa vie dans les défilés militaires, il faut travailler pour vivre.

Je n’ai pu travailler que cinq ou six fois en six mois, notre argent était au plus bas et pour comble de malchance, mon père a un accident. Un jeune militaire jouant sur la route avec sa moto, a percuté mon pauvre père et lui a fracturé une jambe et lui a démonté une épaule. Heureusement, un officier était dans les parages et il a fait le constat au détriment du soldat. Quant à mon père, il a été hospitalisé à Tel-Aviv pendant deux semaines. C’est avec des béquilles qu’il a quitté l’hôpital et par la suite n’a pu marcher qu’en s’aidant d’une canne.

Pour clôturer cette mauvaise période, on m’a convoqué pour passer une visite médicale complète en vue de mon enrôlement pour accomplir mon service militaire en Israël. Résultat : j’étais bon pour le service armé.

Mon rêve se réalisait enfin : William va être un soldat de l’Armée d’Israël. Mais, NON William ne sera jamais un soldat d’Israël et pour cause. Ce soir là, je me suis assis près de mon Papa et ma Maman. La grande nouvelle, je leur ai annoncé avec douceur. Ils ont appris de ma bouche le résultat de ma visite médicale et ma mobilisation. Dans exactement huit jours, je devais me présenter à la base de Tel-Aviv pour un service militaire de trois ans.

Oui, ils avaient bien compris mes paroles : leur fils William allait les quitter dans huit jours et ensuite….ensuite ils ne le verront peut-être une fois par mois ou au mieux une fois par semaine. Leur fils William ne sera plus là pour veiller sur eux, pour les embrasser au réveil… Ils se regarderont tristement l’un l’autre, repousseront leurs plats car ils n’auront plus faim… Au fond, ils n’auront plus envie d’avoir faim, afin que tout finisse au plus vite, par la fin.

Et soudain, ils ont craqué tous les deux en même temps et c’était la première fois de ma vie que je les voyais pleurer ensemble. Ils se donnaient la main et continuaient de pleurer de plus belle, sans tenir compte de moi. C’était comme s’ils ne me voyaient plus, je n’étais plus là. Je les avais déjà quittés, je les avais abandonnés lâchement.

Mon D.ieu, comme je souffrais à ce moment-là. Je me suis approché d’eux, les ai enlacés, embrassés et leur ai demandé, par pitié, de cesser de pleurer : chacune de vos larmes pénètre dans mon cœur comme une pointe. Ils se sont arrêtés et j’ai constaté qu’ils semblaient avoir vieilli de dix ans.

Je n’ai pas hésité une minute car je savais d’avance ce que je leur devais et je le leur ai dit, même au prix qu’il m’en coûtait car à cet instant, rien au monde ne pouvait valoir mes parents chéris. Une question est alors naturellement sortie de ma bouche: « Vous voulez que je vous ramène à Tunis, auprès de vos enfants ? » Oui, j’ai pu sortir ces mots qui ont détruit tous mes rêves les plus beaux, mais encore une fois, rien ne pourra jamais valoir ce Père et cette Mère admirables et d’amour. Ils m’avaient tout donné, m’avaient même confié leurs vies. Je ne pouvais les condamner en les quittant dans huit jours.

J’avais devant moi un devoir à accomplir et j’allais l’accomplir, ravaler ma peine, ma douleur. Cette tenue militaire je ne l’endosserai jamais. Je le sacrifiais pour l’amour des miens, pour ces deux petits vieux qui finissaient de sécher leurs larmes. Je les ai étreins à nouveau et les ai calmés : « Ne craignez rien, je ne vous quitterai jamais, je vous aime, vous  êtes tout ce qui compte dans ma vie et je ne suis pas un ingrat car moi seul suis responsable de tout ce qui vous est arrivé depuis notre départ de Tunis jusqu’à ce jour. Je vous ai entraînés après moi dans cette aventure. J’ai brisé votre vie en vous sortant de Tunis. J’ai dilapidé tout votre argent durement gagné à force de travail tout au long de votre vie. Il nous reste tout juste de quoi retourner auprès de vos enfants. A leur tour, ils m’ont enlacé tous les deux et m’ont dit : « nous ne t’imposons rien, agis selon ta conscience et nous accepterons d’avance tout ce que tu auras décidé ».

Quand, j’y pense à présent, comment ai-je pu leur dire d’avance que j’allais les ramener chez eux à Tunis ! Etais-je maître de notre destin ? J’étais mobilisé ! Je n’avais pas encore d’uniforme mais j’appartenais pratiquement à l’armée. Accepteront-ils de me libérer, de me laisser ramener mes deux vieux chez eux ? Certainement pas : chaque soldat était indispensable pour la survie du Pays.

 

Je fus convoqué devant des officiers de tous les rangs. Ils étaient là pour juger de la bassesse de ma lâcheté : vouloir quitter l’Armée d’Israël et son Pays pour retourner s’abriter dans un pays arabe. Tel était leur point de vue : je n’étais qu’un froussard qui avait peur d’accomplir son service militaire comme un homme et tous ces propos ils me les jetèrent à la figure comme une gifle retentissante. Cette gifle, je l’ai reçue sans broncher. J’ai senti alors mon cœur se déchirer et mes yeux s’embuer de larmes.

Mais je me suis ressaisi et leur ai demandé la parole. Je devais les affronter car j’avais une mission sacrée à accomplir. Ils m’ont permis de m’exprimer et je leur ai expliqué. "Depuis l’âge de dix ans, j’ai moi aussi porté un uniforme seulement c’était celui du Bétar. De dix à dix-huit ans, j’ai rêvé chaque jour d’avoir la joie et l’honneur d’endosser l’uniforme que vous portez sur vous et enfin ce jour est arrivé. Pour l’Amour d’Israël, j’ai quitté frère et sœurs, amis et travail afin que moi aussi je participe à la renaissance d’Israël en qui je portais toutes mes espérances. Mes vieux parents m’ont suivi dans cette aventure car ils ne pouvaient supporter que je les quitte. Pour venir en Israël, ils ont perdu tous leur bien. Depuis qu’ils ont appris ma mobilisation, ils ont craqué, ils pleurent nuits et jours et sont capables de se laisser mourir si je ne les ramène pas à Tunis. Je sais, je suis pratiquement militaire et me trouve sous vos ordres, ma vie et mon avenir vous appartiennent. Je laisse entre vos mains la vie ou la mort de mon Père et ma mère. Quant à moi, je ne peux que vous obéir, je n’ai pas le choix".

Certains officiers m’ont traité de faible, de lâche. Mais un officier supérieur s’est levé ; il portait une kippa et il a déclaré : « Trêve de paroles inutiles. La Torah nous a été donné il y a quatre mille ans, bien avant la création de l’Etat d’Israël et il est dit, dans le Cinquième Commandement :        Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent.  Vous êtes en train de traiter de lâche, un fils qui ne fait qu’exécuter à la lettre ce que dit la Torah, il est entrain d’honorer ses parents, il ne peut les voir mourir sans réagir. Naturellement, quitter Israël pour aller à Tunis ce n’est pas très gai, mais n’en rajoutez pas à sa peine. Regardez-le, il pleure. Ce garçon est digne de respect. Je l’autorise à retourner avec ses parents où il les a sortis et même, il ne doit pas être qualifié de Yored sur son carnet de Ole Hadash.

L’officier qui venait de s’exprimer était le plus haut gradé. Les autres acceptèrent son point de vue et sa décision. Il est venu vers moi, m’a tapé sur l’épaule et m’a souhaité bonne chance. C’est la gorge serrée que je l’ai remercié, car je venais de vivre un des moments le plus pénible de ma jeune existence.

Mais j’avais obtenu satisfaction. A aucun moment, je n’avais douté de son soutien, Charles, mon adorable neveu m’approuvait et il était à mes côtés pour faire les formalités à la Mairie de Ramle afin de rendre les clefs de l’appartement.

Nous avons vendu tout ce que nous pouvions vendre et j’ai acheté les billets pour le retour en paquebot, vers Marseille. 

Le vendredi 30 septembre 1949, nous étions sur un camion, au-dessus du peu de bagages qui nous restaient. Mes parents étaient installés à côté du chauffeur.

Sur la route de Haïfa, un motard de la police a dépassé le véhicule et a fait signe au chauffeur de s’arrêter. Celui-ci est descendu, a présenté ses papiers et sa feuille de route. A l’agent qui lui demandait la raison de ce voyage, il répondit : « Je transporte des gens qui quittent le pays pour retourner chez eux ». L’agent s’est adressé à moi : « Alors, tu quittes ton pays pour aller chez des étrangers ? » La gorge nouée, j’ai bien essayé d’expliquer mais je n’ai pu lui répondre que ceci : « Je n’ai pas le choix ! ». Il m’a fixé un moment, puis il m’expliqua : « Fais ce que tu dois faire mais souviens-toi de mes paroles ; il viendra un jour où tu devras revenir ici, car ici tu es chez toi et nulle part ailleurs. Souviens-toi, ce jour-là, nous serons prêts pour te recevoir. Va en paix ! »

Je suis remonté sur le camion et j’ai pleuré de toute la force de mes larmes qui coulèrent longtemps. Charles, mon neveu, me regardait tristement car il comprenait mon chagrin et le désarroi qui déchiraient mon cœur. J’étais brisé par ce retour qui anéantissait tous mes rêves.

Arrivés au port d’Haïfa, nous avons embarqué au plus vite car le bateau devait quitter le quai avant l’entrée du Shabbat. Les adieux ont été des plus pénibles avec Charles. Tous les quatre nous étions malheureux de le savoir désormais seul, sans personne de sa famille en Israël. Pendant la manœuvre du paquebot, j’étais sur la passerelle. Charles et moi pleurions sans cesse, il n’arrêtait pas d’agiter sa main pour nous dire adieu. Soudain, je n’ai plus distingué le quai du port. Ce soir-là, il n’y a eu ni repas, ni Shabbat, ni rien. Quant à ce bateau sur lequel nous naviguions, nous ne saurons jamais son nom. En nos cœurs, ce voyage était celui de la honte et de la peine.

 

Mis en ligne sur editionsbakish.com, avril 2016 

© Hotssat Bakish et / ou © William Rahamim Belhassen.

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