11. Maman Zaïza

 

Récits sélectionnés tirés du manuscrit de William Rahamim Belhassen, Toi mon Israël

 

11. Maman Zaïza

 

Ma courageuse Maman Zaïza [1] parvenait toujours à préparer les repas et à se procurer le nécessaire mais son grand problème était qu’il fallait aller chercher de l’eau.

Elle avait trouvé un truc qu’il la sauvait de la situation : elle prenait deux seaux vides, allait les remplir à la fontaine à ras bord et elle attendait patiemment qu’un jeune soldat passe par là. Alors, elle prenait ses deux seaux dans chaque main et se mettait à gémir « aie, aie » et ça ne ratait pas. Le brave soldat lui prenait les seaux des mains et les lui portait jusqu’à la maison. Ma Zaïza s’empressait alors de la remercier et lui donnant un gâteau ou autre friandise et, à défaut de cela, elle lui donnait deux baisers sur chaque joue.

Il arrivait à ma mère d’être seule. Mon père faisait sa balade quotidienne et moi, je cherchais encore du travail, car chaque matin était une bataille pour trouver un emploi. Un de ces jours-là, elle avait un besoin urgent d’acheter des œufs pour finir le repas…et même les voisins étaient absents. Alors a mis ses chaussures et est allée au marché qui ne se trouvait pas loin de notre maison. Elle est rentrée dans une alimentation dont la patronne, Bulgare, ne s’exprimait qu’en hébreu, yiddish et bulgare. Ma mère ne parlait ni l’un, ni l’une ni l’autre et la voilà qui a demandé, en français, qu’elle souhaitait acheter des œufs. Elle a attendu un moment, aucune réponse, silence total. Alors elle répète en arabe. Toujours rien et la patronne ainsi que les clients présents dans le magasin, l’observent comme si elle était un phénomène rare. Sentant les nerfs lui monter à la tête, ma mère a fait signe à la patronne et lui a dit : « regarde » en lui montrant ses yeux avec ses deux doigts. La patronne, attentive, a vu Zaïza fléchir ses jambes à moitié et se mettre à faire des « cot-cot-cot » et, joignant le geste à la parole, elle a placé sa main sous son postérieur en exprimant un dernier « cot-cot » tout en mimant la ponte d’un œuf. La commerçante a alors compris et lui dit : BETSIM AT ROTSA BETSIM  (des œufs, tu veux des œufs). Oui, oui, je veux betssim !

Ma mère Zaïza a toujours été une femme courageuse et à maintes et maintes reprises, elle l’a prouvé. Mais cette fois, c’était aux Israéliens qu’elle voulait le démontrer. Sans rien me dire, elle a demandé à Armand Smadja, le fils de nos voisins, de bien vouloir l’accompagner à Tel-Aviv, au Ministère de la Santé. Et les voilà partis un beau matin. Une fois les bureaux trouvés, ma mère a demandé un entretien avec le chef du personnel afin de lui présenter son attestation signée par dix docteurs accoucheurs et pédiatres et lui soumettre son désir d’accoucher les femmes d’Israël. « Parlez-vous hébreu ? ». « Non », répondit-elle par l’intermédiaire d’Armand qui, lui, parlait couramment l’hébreu. « Parlez-vous yiddish, russe, allemand ? ». Elle répondit : « Non, non, rien de tout cela. Je parle français et arabe tunisien, c’est tout ». Le chef du personnel objecta : « Mais alors comment pourrez-vous comprendre ou communiquer avec nos femmes qui parlent ces langues ? » Elle expliqua : « Ecoutez-moi. Voilà, je suis une sage-femme et je pense être une des meilleures. J’ai accouché des centaines de femmes et je vous dis que vos femmes, je n’ai pas besoin de leur parler, ni rien, car ces femmes souffrent et moi je suis là pour les délivrer. La douleur est universelle, mettez-moi auprès d’une femme qui va accoucher et laissez-moi m’en occuper ». Ils l’ont faite entrer dans une chambre. Ma Zaïza a mis son tablier blanc, a sorti son stéthoscope et après avoir longuement consulté la patiente, et s’est installée sur une chaise à ses côtés. Au bout d’un quart d’heure, le docteur est revenu et, de la voir assise, lui a demandé ce qu’elle attendait pour faire une piqûre afin d’activer les douleurs pour pouvoir accoucher. « Non, lui a-t-elle répondu, pas dans ce cas. Cette femme est sans aucun doute cardiaque et si je provoque l’accouchement, en lui sortant son enfant, elle risque un arrêt cardiaque ». Le docteur s’étonna : « Qu’est-ce que vous me racontez là, ? Avez-vous parlé avec cette femme, la connaissez-vous ? ». « Non, lui dit-elle, je la vois pour la première fois et je ne comprends pas un mot de ce qu’elle raconte. Seulement il y a des symptômes qui ne trompent pas. Observez-là bien ; cette femme a les lèvres violettes et une partie             des ongles presque noirs. Pas de doute, elle est cardiaque ». Le docteur n’en revenait pas du diagnostique de Zaïza ; tout était parfaitement exact. Chaleureusement, il l’a félicité et invité dans son bureau où aussitôt a été rédigé un document officiel du Ministère de la Santé autorisant, à compter du jour même, Madame BELHASEN Aziza dite Louise, à pratiquer son métier d’accoucheuse dans les villes de Lod, Ramle et Rehovot. Deux ou trois autres personnages lui ont serré la main et ma Zaïza a quitté le bureau, emportant ce document. Elle était fière et heureuse comme si elle venait de recevoir le gros lot de la loterie nationale d’Israël. Elle est rentrée chez elle comme un général qui a gagné une bataille.

Quelques jours plus tard, elle entendit la sirène d’une ambulance du Maguen David Adom. On venait chercher Madame Zaïza la sage-femme d’Israël. Si vous saviez combien était grand son bonheur à ce moment là, et sa fierté débordante. Elle la sage-femme de Tunis, on venait la récupérer à son domicile pour délivrer le femme d’Israël. Elle est montée dans cette ambulance en faisant des signes de la main aux siens et aux voisins, accourus pour la voir. Cet épisode est le plus heureux du séjour de ma maman en Israël. J’ai oublié un détail : à chaque accouchement on lui payait cinquante lires israéliennes et à ses yeux cette somme valait beaucoup plus !

 

Mis en ligne sur editionsbakish.com, le 12 avril 2016 

© Hotssat Bakish et / ou © William Rahamim Belhassen.

-----------------

NOTES

[1] Voir l’ouvrage de l’auteur consacré à sa mère : C. William Belhassen (1998),  Zaiza l'kabla ou le fils à ma mère, Editions Wern. Note de l’éditeur.

Laisser un commentaire