09. Le camp de tentes

 

Récits sélectionnés tirés du manuscrit de William Rahamim Belhassen, Toi mon Israël. 

 

09. Le camp de tentes

Ils nous ont fait entrer dans une grande baraque où étaient entreposés tous nos bagages à mains, placés par ordre alphabétique. Sans ménagement, ils ont pulvérisés sur mes parents une poudre de D.D.T. avec une pompe. Ils leur en ont mis partout : visage, cheveux, habits. J’avais l’impression que mes pauvres parents étaient devenus du bétail que l’on désinfectait avant de le conduire à l’abattoir. J’avais beau crier pour tenter de les arrêter mais personne ne tenait compte de mes supplications. Bientôt, il m’a fallu me taire car je suffoquais, la bouche pleine de poudre D.D.T: ils avaient dirigé vers moi la pompe [1] !

On nous a indiqué une tente qui devait être occupée par six personnes : nous trois et trois autres personnes qui parlaient seulement le yiddish ! 

J’ai rapidement retroussé mes manches et me suis empressé d’aller recevoir la literie au complet ainsi que les ustensiles que nous avons aussitôt installé, et nos bagages à mains. Lorsque tout fut terminé, je ne pouvais plus me mettre debout tant j’étais épuisé. Je me suis endormi jusqu’au lendemain. A mon réveil, le camp grouillait de monde et nous avons pris l’habitude d’aller chercher notre petit déjeuner le matin, nos repas de midi et du soir. Tout cela était nouveau ; attendre à faire la queue des heures pour pouvoir manger. Cela était pénible à concevoir, à supporter par mes parents et D.ieu sait que je faisais tout pour leur donner du camp une image de longues vacances…. Encore une fois, nous avons été appelés à changer nos dollars et nos sterlings en lire palestiniennes et une fois de plus, le quart de notre argent s’est volatilisé. Le capital emporté de Tunis fondait comme neige au soleil.

En ces mois de janvier et février le temps était souvent à la pluie. Plus d’une fois, la nuit, le vent défit la toile de notre tente et nous nous sommes trouvés sous un déluge. Trempés jusqu’aux os, il nous fallait vite fixer de nouveau les piquets au sol afin d’être abrité autant que possible. J’avais envie de pleurer, et d’implorer : « PARDON, PARDON mes chers parents, je vous traînés dans cette mélasse qui n’est pas de votre âge et que vous ne méritiez pas ».

J’étais déchaîné lorsque je suis allé voir les responsables du camp. Fulminant d’indignation je lui ai reproché de laisser mes vieux parents vivre dans des conditions inacceptables pendant ces deux mois d’hiver. J’obtins satisfaction : on nous a donné une petite baraque juste pour nous trois ; nous pouvions enfin être seuls et fermer notre porte.

Nous avons constaté que, lorsqu’il ne pleuvait pas, ce camp était vivable car au nord, se trouvait une très belle plage, mais comme nous étions en plein hiver, il n’était pas question de prendre des bains de mer. Il y avait aussi le grand village de Guivat-Olga. Plus loin, à quinze kilomètres, se situait Natanya qui devint pas la suite une des villes les plus touristiques du pays, surtout pour les Juifs de France.

Enfin, être immigrant n’était vraiment pas si pénible que cela ; il y avait quand même des points positifs : nous n’avions pas de tracas pour nous nourrir, pas de loyer, pas d’électricité, pas d’achats journaliers. Il suffisait de s’adapter au milieu et avec les personnes qui nous entouraient. Se laisser aller, c’était au fond un peu comme un congé très prolongé. Mais surtout, de très jolies filles se trouvaient dans ce camp et cela nous rendait tout joyeux à Charles et moi. Très vite, nous avons trouvé chaussures à notre pied (façon de parler). Charles avait choisi Marie et moi, Symie, toutes deux originaires du Maroc. Nous les jeunes, nous gardions un bon moral dès que le soleil d’Israël  se levait car ce soleil était spécial, c’était le nôtre, made in Israël. Quand nous le voyions pointé à l’horizon, tout brillait et la vie nous souriait.

En revanche, nous avons constaté que les francophones d’Afrique du Nord nous ne trouvions personne avec qui dialoguer dans les bureaux du camp. Ils ne parlaient qu’hébreu, yiddish ou allemand. Leurs faveurs allaient à ceux qui parlaient ces langues et venaient d’Europe.  Cela nous enrageait. Nous étions dans ce camp depuis plus de trois mois et nous voyions débarquer un grand nombre d’immigrants venus d’Europe, la plupart étaient Polonais, Russes ou Bulgares. Ceux-là ne restaient pas longtemps dans le camp, une ou deux semaines tout au plus et les voilà partis habiter Tel-Aviv, Haïfa, Jérusalem, Ramat Gan, etc., etc. Quant à nous, nous étions toujours là à attendre quelqu’un qui veuille bien nous dire quand nous quitterions ce camp, mais un jour nous avons perdu patience. Des hommes décidés à tout sont entrés dans le bureau du camp et ont malmené le mobilier et le personnel. Ces employés malhonnêtes ont passé alors un très mauvais quart d’heure. Ils leur promirent de revenir le lendemain et de recommencer. 

Le lendemain, on nous a envoyé un responsable avec un camion. Il a demandé aux chefs de famille de monter pour nous emmener vers les villes pouvant nous recevoir. Trente chefs de famille ont été embarqués et le camion nous emmena en un lieu désolé : pas de transports de centre médical, de commerce.... On nous dit qu’on était à Rehovot mais en fait nous n’étions pas en ville mais plutôt aux alentours de Réhovot. Nous avons refusé d’occuper ces maisons éloignées les unes des autres. Et nous sommes retournés au camp car pas un n’a accepté d’habiter dans ce coin perdu.

Le lendemain, même programme. Nous sommes montés dans le camion et cette fois, on nous a emmenés à Tirat Carmel près de Haïfa. Tirat Carmel venait à peine d’être abandonnée par ses occupants arabes qui avaient préféré l’exil plutôt que de vivre sous l’autorité d’Israël et les responsables de l’Agence juive voulaient faire revivre ce village pratiquement mort. Aucun transport, ni alimentation, ni docteur ou centre médical, pas de synagogue. Mais afin de nous inciter à accepter de vivre dans cette localité, ils nous ont fait miroiter qu’en occupant ces maisons, il se pourrait qu’on y trouve de l’or, de l’argent et que toutes choses trouvées, même le mobilier, tout appartiendra à celui qui y habitera. Quelques-uns alléchés par ses promesses sont descendus du camion et ont habité Tirat Carmel.

Nous les intraitables, sommes retournés une fois de plus au camp. Cependant avant de descendre, les responsables nous ont mis en garde que le lendemain ils acceptaient de nous emmener à Ramle et que cette tentative serait la dernière. En cas d’échec, nous resterions au camp jusqu’à une date ultérieure. En cas de révolte, nous serions matés par la police. Ramle était une localité à majorité arabe. Je crois que lorsque nous sommes passés du côté de la ville, de son jardin public, particulièrement de son grand marché où Arabes et Juifs travaillaient et cohabitaient l’un avec l’autre, ce paysage oriental nous a rappelé notre passé à Tunis. C’est ce qui nous a fait aimer Ramle et c’est pourquoi, d’emblée, nous avons accepté d’y venir vivre et nous sommes descendus du camion. Les responsables nous ont fait voir les maisons des alentours. 90% de ces maisons étaient occupées par des Arabes mais notre décision était prise, nous n’avions plus la force de retourner au camp.

J’ai cherché une maison habitable. Avec une autre personne, nous y sommes rentrés et nous avons trouvé les lieux dans un état lamentable. Mais, avec courage, nous nous sommes attelés à la tâche pour la rendre propre afin que nos parents ne soient pas choqués par toutes les saletés. A ce moment là, un homme tenant un dossier en main, est entré pour constater l’état des lieux et nous a lancé un seul mot : « PSOULA » (inhabitable), ce qui voulait dire en clair que l’on devait dégager de là car d’après lui, elle menace ruine. Nous nous sommes exécutés et nous sommes sortis pour trouver autre chose. Cet individu malhonnête membre du personnel administratif, nous a fait trois fois le même coup, mais cette troisième fois il était huit heures du soir, nous étions prêts à nous écrouler de fatigue et nous avons refusé de quitter les lieux que nous venions de finir de nettoyer. Nous l’avons pris par le collet et nous l’avons menacé de lui casser la figure s’il ne dégageait pas d’ici. Il a bien voulu nous donner cette maison à la condition de la partager avec une autre famille, elle aussi originaire de Tunis. Nous avons accepté et la deuxième famille est venue constater les lieux et en même temps faire notre connaissance. Très vite nous avons sympathisé et nous avons dormi, tant bien que mal dans cette maison.

Le lendemain, en pleine lumière du jour, nous avons constaté avec horreur dans quel bourbier nous allions habiter et, ironie du sort, cette maison là risquait vraiment un jour de s’écrouler sur nos têtes, sans compter qu’il n’y avait ni porte, ni fenêtre, ni eau qu’il fallait aller chercher à la fontaine municipal qui se trouvait à cent mètres, au milieu de la route qui menait chez nous.  J’ai dit « chez nous » … est-ce un miracle d’Israël qui me fait dire des choses que n’ai pas du tout envie de dire ? Comment allions-nous vivre dans cette maison où l’électricité brillait par son absence ?...  Mais un jour viendra où cette maison sera habitable.

Il y avait dans cette maison de style arabe, une grande cour et, de chaque côté de cette cour, trois chambres pour chacune des familles. Une des chambres pouvait faire office de cuisinette et salle à manger et dans les deux autres on pourrait y coucher, lorsque les employés de la municipalité tiendront leurs promesses de tout arranger en l’espace de deux semaines, au maximum. Portes et fenêtres seront placées, l’électricité fonctionnera, peintures seront faites et petits dégâts réparés. Restaient deux problèmes insolubles : l’eau, on devra le chercher dehors sur la route et les W.C., il faut y aller à dix mètres dans le carré de terre qui peut devenir avec un peu de courage un petit terrain de dix mètres sur dix cultivables pour y faire pousser légumes ou salades ou alors fruits du sol.

 

Mis en ligne sur editionsbakish.com, 12 avril 2016 

© Hotssat Bakish et / ou © William Rahamim Belhassen.

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NOTE

[1] Je ne sais pas si vous avez vu le film israélien avec Ze’ev Revak et Zehava Ben ayant pour titre « Tipat Mazal », c’est-à-dire « Un brin de chance ». Ce beau film raconte exactement ce qui a été réservé à notre famille lorsque nous sommes arrivés au Merkaz Klita (Centre d’intégration) de Hadera Agrolang.

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