08. Confiance mal placée

 

Récits sélectionnés tirés du manuscrit de William Rahamim Belhassen, Toi mon Israël. 

 

08. Confiance mal placée

                                                                                                               

Après vingt-quatre heures de voyage, nous arrivâmes à Marseille et nous fumes reçu par un responsable de l’Agence Juive qui nous mena tous à l’Hôtel de Provence, sur le Cours Belsunce. Il installa chaque famille dans un appartement d’une ou deux pièces, selon le nombre, puis il nous emmena immédiatement dans les bureaux de l’Agence Juive, au 1er étage du 21, rue des Convalescents. C’était un grand appartement occupé par une famille polonaise qui avait aménagé deux chambres en salle d’accueil pour l’Agence afin d’inscrire les nouveaux venus.

Avant que l’on ait quitté Tunis, mes parents m’ont introduit dans leur chambre à coucher et mon père m’ont remit la somme de DEUX MILLIONS de francs, produit de la vente des imprimeries ainsi que quelques économies et Zaïza ajouta également UN MILLION de francs. Et les deux m’embrassèrent, chacun d’un côté. A ce moment là, j’ai senti, non pas de la fierté pour cette confiance mais plutôt une sensation d’écrasement de tout mon être, comme si je venais de découvrir combien était grande cette responsabilité qui venait de m’être confiée. Hélas, ces TROIS MILLIONS de francs, remis au creux de ma main, ne survivront pas très longtemps.

Première erreur que j’ai faite en remettant en toute confiance ces trois millions dans un grand sachet afin que les responsables de l’Agence Juive me change cet argent en deux parts : une somme égale en dollars américains et l’autre en livres sterling anglaises. J’avoue honnêtement et bêtement n’avoir jamais su quel était le taux de change de chacune des ces monnaies et si ce qu’ils me remirent correspondait aux trois millions de mes pauvres parents. Mais aujourd’hui, je sais ce que valent certains filous de l’Agence Juive : un quart de la somme que j’ai confiée s’est volatilisée. A ce moment là, j’encaissais ma première faute grave qui fit perdre aux miens le quart de notre fortune. Pour moi, l’Agence Juive venait de tomber de son pied d’escale d’une première marche et il y en aura d’autres…  

Nous fûmes inscrits pour une alyah prochaine. En attendant, ils nous remirent une somme symbolique pour nos premiers besoins des jours à venir car il va nous falloir nous débrouiller par nous-mêmes pour assurer nos trois repas, l’hôtel étant pour dormir seulement. Les sommes attribuées couvraient les frais d’une semaine et nous devions, chaque dimanche, nous présenter pour percevoir l’allocation d’une semaine supplémentaire, et ce, jusqu’au jour du départ de notre départ, proche d’après eux. Mon père en grand seigneur se leva et déclara aux responsables de l’Agence Juive qu’il ne voulait pas abuser des fonds de l’Etat d’Israël et qu’il était capable de subvenir pour les siens, aux frais journaliers. L’employé ne se fit pas prier deux fois mais n’oublia pas, quand même, de faire signer à mon père des tas de documents, ainsi qu’aux cousins Zuili qui faisaient partie du voyage et aux trois autres familles de Tunis, car nous avions décidé d’être toujours ensemble dans le même hôtel du Cours Belsunce.

Dès l’instant où il a refusé d’être pris en charge pour les frais journaliers jusqu’à notre départ, mon papa chéri avait commis une erreur monumentale car ce départ que l’on nous annonçait très proche, n’intervint que le 3 janvier 1949, alors que nous étions à Marseille depuis le 15 octobre 1948. Un séjour de presque trois mois dans une ville étrangère où le coût de la vie dépassait de loin celui de Tunis. La note pour mon papa fut très salée ….nous étions dans cet hôtel qui était occupé au trois quart par nos familles tunisiennes. Nous nous ne refusions absolument rien. Nous mangions ensemble, nous achetâmes des ustensiles neufs car nous voulions manger cacher et le patron, satisfait de voir son hôtel complet, nous permit de cuisiner et de nous comporter comme si l’hôtel nous appartenait.

Mon papa participait généreusement à tous les frais de repas et autres distractions de sa poche, c’est-à-dire de notre petite fortune qui fondait petit à petit. Toutes les subventions qui nous étaient destinées et qu’il avait royalement refusées, trouvèrent rapidement un courageux employé pour se l’accaparer.  Les jours, les semaines, les mois passaient. Le 1er janvier 1949, on nous annonça que l’on devait quitter l’hôtel pour un centre de transit situé à une trentaine de kilomètres de Marseille.

 

Ce centre était tenu par un seul homme, maigre comme un hareng et ayant le visage Buster Keaton, « l’homme qui ne rit jamais ». Tous les Juifs de toutes les nations étaient réunis, c’était vraiment la Tour de Babel. La première chose que les responsables ont fait : nous confisquer tous nos papiers d’identité. Ils nous ont remis ensuite, en échange, une sorte de laisser passer portant un nom du type des noms d’Europe et ces noms, on n’arrivait même pas à les prononcer !

Le lendemain matin, j’ai vu une chose qui m’a étonné. Le responsable du camp, homme à l’aspect froid comme de la glace, pas agréable à voir, difficile à aborder et peu bavard qui sort d’un grand sac, un grand taleth et des téphilines pas très neufs. J’ai compris qu’ils ont dû servir souvent. Cet homme froid et sec, s’est levé, a mis son taleth après avoir fait sa prière et a enroulé les tephilines avec une dextérité extraordinaire. En un temps record, il a lu Chaharite, Chéma Israël, l’Amida et AlimoLéchabéha. J’avais l’impression que cet homme avait embelli et j’aurais bien aimé être de ses amis ; c’est drôle ce qu’une prière peut changer le mal en bien, car pour nous notre chef de camp était un brave, c’était certain. Il savait se faire obéir, il nous réveillait à quatre heure du matin afin de faire préparer nos bagages et monter de lourdes caisses sur des camions. J’étais heureux, moi, le fragile William, d’apporter mon aide à ces hommes que je ne connaissais même pas. A six heures précises, ce matin du 3 janvier 1949, les camions ont démarré à destination du port de Marseille et on nous a conseillé un silence de rigueur jusqu’à l’embarquement.

En arrivant sur le quai, un cri a surgi de toutes parts en découvrant le majestueux paquebot battant fièrement pavillon aux couleurs d’Israël, bleu et blanc, Magen David au centre. C’était donc sur un navire israélien que nous allions voyager. J’étais tout ému, c’était la première fois que j’en voyais un de chez nous et son drapeau qui flottait. Je n’ai pu m’empêcher de dire alors, tout haut une bénédiction à D.ieu qui nous a permis de vivre jusqu’à cet instant. Tous les jeunes sautillaient en criant leur joie de monter sur ce bateau israélien. Tout neuf, il effectuait son troisième voyage. C’était le « NEGBA » ! L’embarquement se fit fait en un temps record. Les femmes et les hommes ont été placés séparément sur des couchettes superposées, dans de très grandes cabines pouvant contenir jusqu’à cent personnes. Quant aux jeunes, nous avons été dirigés dans la cale du bateau où nous découvrons, à perte de vue, des hamacs installés. Chacun de nous en prit un et posa ses affaires à côté. En voyant ces hamacs solidement maintenus de chaque côté par de la ficelle, je n’ai pu m’empêcher de sourire en pensant à tous les films que j’avais vus. Je m’imaginais, moi aussi, me balançant au gré du vent, face à la plage d’Hawaï ou d’Honolulu….et dire que je l’allais me balancer au fond de cette cale pendant sept jours et sept nuits ! Je me suis endormi trois bonnes heures.

A mon réveil, je me suis empressé d’aller voir comment mes parents étaient installés et comment ils supportaient ce voyage. Grâce au ciel, j’ai fini par les trouver. Leur installation était correcte et ils avaient pour voisins des personnes qui parlaient français. Comme à son habitude, ma mère était bien entourée car elle avait déjà proposé ses services comme infirmière accoucheuse et les officiers du bateau lui avaient témoigné leur reconnaissance pour son aide bénévole et humanitaire. Pour mon pauvre père, ça allait très mal. Des crises d’asthme se sont précipitées et il avait toutes les peines à respirer, à tel point que le service médical lui avait mis un goutte-à-goutte jusqu’à notre arrivée. Il ne mangeait presque rien à part quelques soupes légères que lui faisait avaler, à la cuillère, mon adorable mère.

Les autres passagers ne se ressemblaient pas. Ils ne parlaient pas tous la même langue. Il y avait des grands et des petits, des faibles et des forts mais surtout, il n’y avait pour le moment présent, ni riches, ni pauvres. Le « Negba » nous menait vers l’espérance, vers la Terre de nos ancêtres, celle-la même qu’a offert l’Eternel à son Peuple bien aimé, Israël, et ce peuple, il était là bien vivant devant moi. Je pouvais le toucher, l’embrasser même, oui, il n’y avait pas l’ombre d’un doute, la destinée d’Israël était en train de s’accomplir. Ils étaient devant moi, comparable à un bouquet de fleurs des champs de toutes les couleurs et leur parfum était celui du courage, de l’espoir et de la croyance. Ce jour, nous étions unis car nous sommes vraiment le Peuple Elu de l’Eternel qui nous guidait vers cette Terre Promise, Eretz-Israël.

Le voyage tirait à sa fin et voilà que nous n’étions plus loin des côtes israéliennes. Cette dernière nuit, quelques jeunes filles et garçons, nous voulions la veiller à la proue du bateau afin d’être les premiers à voir les côtes du port de Haïfa. Toute la nuit, nous l’avons passée à chanter et danser. A l’aube, nous avons vu se dessiner les côtes de notre nouvelle patrie….une heure plus tard, nous arrivions à distinguer le port de Haïfa.

Avant que le bateau n’accoste, le personnel du port et les autorités de police de l’Agence juive sont montés à bord pour nous inscrire dans les registres et nous donner un numéro de bus qui nous attendait afin de nous emmener à la destination qu’ils nous avaient choisie sans nous demander notre avis. Ils nous ont remis également notre carte d’immigrant provisoire et collective, une somme symbolique pour les premiers frais. Cette fois, mon père n’a pas hésité à empocher cet argent, la leçon de Marseille avait servi ! En guise de bienvenue, ils nous ont distribué un bout de pain, un morceau de margarine et une orange. J’avoue honnêtement avoir embrassé ce premier fruit d’Israël, tant j’étais ému, avant de l’éplucher et de le savourer.

Mon papa s’est levé difficilement de sa couchette et nous avons pu quitter le navire. Enfin, nous étions sur cette terre d’Israël et mon brave papa s’est agenouillé pour l’embrasser.

 

Mis en ligne sur editionsbakish.com, avril 2016 

© Hotssat Bakish et / ou © William Rahamim Belhassen.

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