Premières étapes de la sortie d’Egypte

 

© Hillel Bakis,

La voix de jacob, 2013

 

 

 

Premières étapes de la sortie d'Egypte

וַֽיִּשְׁאֲלוּ֙ מִמִּצְרַ֔יִם כְּלֵי־כֶ֛סֶף וּכְלֵ֥י זָהָ֖ב וּשְׂמָלֹֽת׃

« Et les enfants d'Israël firent selon la parole de Moché:

ils demandèrent [comme cadeaux] de Mitsraïm des objets d'argent, des objets d'or et des tuniques »  (Chémot 12, 35).

 

Au sujet des ténèbres, le midrach commente ce verset en indiquant qu'il y en eut de deux intensités différentes :

- d'abord, trois jours pendant lesquels les impies parmi les Hébreux sont morts sans que les Egyptiens ne s'en rendent compte : לֹֽא־רָא֞וּ אִ֣ישׁ אֶת־אָחִ֗יו  « L’homme ne voit pas son frère » (Chémot 10, 23), les  Egyptiens ne se voyaient pas les uns les autres ;

- puis trois autres jours pendant lesquels les Egyptiens ne purent pas même se lever de leurs places: וְלֹא־קָ֛מוּ אִ֥ישׁ מִתַּחְתָּ֖יו שְׁלֹ֣שֶׁת יָמִ֑ים.  (Chémot 10, 23). Mais chez tous les enfants d’Israël il y avait de la lumière : וּֽלְכָל־בְּנֵ֧י יִשְׂרָאֵ֛ל הָ֥יָה א֖וֹר בְּמֽוֹשְׁבֹתָֽם׃ (Chémot 10, 23). Alors, tous les Hébreux ont pu entrer dans les demeures des Egyptiens et ont vu les כְּלֵי־כֶ֛סֶף וּכְלֵ֥י זָהָ֖ב וּשְׂמָלֹֽת׃ (Chémot 12, 35).  Lorsque les Egyptiens disaient qu'ils n'avaient rien à donner, les Hébreux leur rétorquaient : « Je sais que tu as cela et cela, chez toi!» et ils leur montraient l'endroit précis où les objets se trouvaient dans la maison. Les Egyptiens impressionnés, remettaient alors aux Hébreux ces objets et ils en ajoutaient d'autres: « Tu dis un. Prends-en deux et pars! » (Rachi).

Les Hébreux vidèrent les domiciles égyptiens de leurs trésors, à cette occasion. En effet, וַֽיְנַצְּל֖וּ אֶת־מִצְרָֽיִם׃ « ils récupèrent de l’Egypte » est traduit par Onkelos :ורוקינו ית מצריים  « ils vident l'Egypte » (Chémot 12, 36). Or, on sait que le Targoum araméen fournit plus qu'une simple traduction: il fait accéder à la compréhension du verset en transmettant la tradition orale. Pour comprendre ce mot ורוקינו  utilisé par Onkelos, retraçons les derniers moments des Hébreux en Egypte, et comprenons l'itinéraire suivi lors de leur départ [1].

De Ramsès à Soukot

La première étape de l’itinéraire que suivirent les Hébreux depuis leur sortie d’Egypte jusqu’à leur entrée dans le Pays de Kéna’an est décrite dans cette paracha :

וַיִּסְע֧וּ בְנֵֽי־יִשְׂרָאֵ֛ל מֵֽרַעְמְסֵ֖ס סֻכֹּ֑תָה  « Et les Enfants d'Israël voyagèrent de Ramsès vers Soukot » (Chémot 12, 37).

Cela sera précisé aussi dans la paracha Mas'é וַיִּסְע֥וּ בְנֵֽי־יִשְׂרָאֵ֖ל מֵֽרַעְמְסֵ֑ס וַֽיַּחֲנ֖וּ בְּסֻכֹּֽת׃  « Les enfants d'Israël partirent de Ra 'messes (Ramsès) [2] et firent étape à Soukot (Bamidbar 33, 5). Le nom donné à ce lieu fait allusion aux nuées de gloire qui accompagnaient les Hébreux pendant leur exode et les protégeaient (R’ Akiba).

Que veut dire ורוקינו ית מצריים  (ils vident l'Egypte) ? Pourquoi fallait-il traverser la mer? Pour échapper à la puissance de l'Egypte, est-on tenté de répondre, mais  pour échapper à la puissance de Mitsraïm, il suffisait de sortir à Etam. Rachi précise [3] : « Quand Israël est sorti d’Egypte, Si Hachèm avait voulu le faire entrer directement en Erets Yisraël, Il lui aurait fait prendre l'itinéraire du Nord, et les Israélites y seraient parvenus immédiatement. Mais Il ne l’a pas fait, ainsi qu’il est écrit : ‘Elokim ne les conduisit pas par le chemin des Philistins’ ». On sait que ceux-ci étaient établis au bord de la mer Méditerranée, entre le pays de Kéna’an et le désert du Sinaï [4]. Il leur a fait faire un détour, en les faisant sortir par le Sud, vers le désert [5].

Les étapes suivantes sont détaillées minutieusement dans la paracha Bechalla’h (à partir de Chémot 13, 17). L'itinéraire sera détaillé dans Mas'é (qui commence à Bamidbar 33, 1).

De Soukot à Etam

וַיִּסְע֖וּ מִסֻּכֹּ֑ת וַיַּֽחֲנ֣וּ בְאֵתָ֔ם אֲשֶׁ֖ר בִּקְצֵ֥ה הַמִּדְבָּֽר׃  (Bamidbar 33, 6).

Ils repartirent de Soukot et campèrent à Etam « sur la lisière du désert ». Le mot בִּקְצֵ֥ה  a la même racine que מִקֵּ֖ץ : l'extrémité. Les Hébreux étaient parvenus au bord du désert.

De Etam à Migdol

 En fait, il y a eu retour en arrière: retour important qui va conditionner la suite et dont il faut comprendre les motivations. On lit: וַיִּסְעוּ֙ מֵֽאֵתָ֔ם וַיָּ֨שָׁב֙ עַל־פִּ֣י הַֽחִירֹ֔ת אֲשֶׁ֥ר עַל־פְּנֵ֖י בַּ֣עַל צְפ֑וֹן וַֽיַּחֲנ֖וּ לִפְנֵ֥י מִגְדֹּֽל׃ « Ils repartirent d'Etam et retournèrent en direction de Pi ha‘hirot face à Ba'al Tséfone. Ils campèrent face à Migdol » (Bamidbar 33, 7).

Il est bien écrit wayachov: un mot de la même famille que « téchouva » (repentir qui littéralement signifie ‘retour’). Ce retour en arrière démontre que les Hébreux ne sont des fuyards affolés pressés de s'éloigner de leurs oppresseurs: un ordre divin détermine leur nouvel itinéraire. Le Saint, bénit soit-Il, les fait retourner en arrière, face à la puissance de l’Egypte. Il s’agissait de donner une leçon définitive à Pharaon qui était revenu sur sa décision de libérer les Hébreux; il souhaitait récupérer par la force ses esclaves. Noter que ‘Hérout signifie liberté en hébreu.

Pi ha‘hirot a été nommée ultérieurement Ba'al Tséfone [6].

Pour Pharaon, ce retour signifie que les Hébreux se sont égarés dans les régions situées aux franges du désert. Or, s'il y avait un endroit de ce pays à éviter c'était bien celui-là précisément: celui de Pi-ha-‘Herot face à Ba'al Tséfone et face à Migdol. Site crucial pour l'Egypte, véritable point nodal de sa puissance car on y retrouve réunis trois composantes de ce qui faisait la force de l'Empire d'Egypte: troupes, trésors [7] et idoles. Les richesses accumulées par Yossef lors de la vente du blé pendant les années de famine, furent enfouies en ces lieux. Seuls Pharaon et Yossef étaient au courant de cette localisation : Tséfone est une claire allusion = caché   Pour protéger ces trésors, une idole avait été dressée, idole qui était restée intacte après les châtiments dont avait été frappée l’Egypte [8].

 

Pharaon constate que les Hébreux sont à Pi ha-‘Herot, ce qui veut dire que la situation est en sa faveur pour plusieurs raisons:

1- la configuration du champ de bataille: les Hébreux sont coincés le dos à la mer, toute retraite leur étant donc impossible;

2- la disponibilité de troupes très importantes à Migdol וַֽיַּחֲנ֖וּ לִפְנֵ֥י מִגְדֹּֽל׃. Or, Migdol a la même racine que Gadol (grand) ; et grande était la puissance de l'Egypte. En ce lieu, d'autant plus protégé qu’il abritait tous les trésors de l'Egypte, était située une place forte avec des casernements ;

3- la protection de ses divinités: le texte précise que ce site faisait face à l'idole du Nord (pi ha’hirot acher 'al pené Ba'al Tséfone) ; de plus, une idole existait sur le site même de Pi ha‘hirot. Les Egyptiens croyaient qu'elle empêchait la fuite de leurs esclaves. Avant le passage des Hébreux, cet endroit s'appelait d'ailleurs Pe-sathoum (bouche fermée; seuil ou passage fermé) [9].

Pharaon a donc été convaincu que ses divinités lui avaient ramené ses esclaves en fuite. Il a crû être protégé par une puissance supérieure à celle dont se réclamait Moché, et il a endurci son cœur une fois de plus. Ainsi, Pharaon, qui était un chef militaire, sera incité à attaquer les Hébreux: il constate que les conditions lui sont très favorables les Hébreux étant pris comme dans un étau, entre ses troupes abondantes et la mer; et il croyait bénéficier de surcroît de la protection de ses dites divinités. Mais sa stratégie s'est brisée devant la puissance de Hachèm ית"ש.

La mer des Joncs

L'inimaginable s'est produit: elle s'est ouverte, la barrière infranchissable qui coupait toute retraite aux Hébreux. La mer des Joncs (Yam souf) a laissé passer les Béné-Israël.

וַיִּסְעוּ֙ מִפְּנֵ֣י הַֽחִירֹ֔ת וַיַּֽעַבְר֥וּ בְתוֹךְ־הַיָּ֖ם הַמִּדְבָּ֑רָה וַיֵּ֨לְכ֜וּ דֶּ֣רֶךְ שְׁלֹ֤שֶׁת יָמִים֙ בְּמִדְבַּ֣ר אֵתָ֔ם וַֽיַּחֲנ֖וּ בְּמָרָֽה׃ 

« Ils partirent de devant Pi ha‘hérot, se dirigèrent, en traversant la mer, vers le désert, et après une marche de trois journées dans le désert d’Etam, s’arrêtèrent à Mara » (Bamidbar 33, 8).

 

Depuis cette époque mémorable, ce lieu alors appelé Pé-sathoum a pris le nom de Pi ha‘hérot: la « bouche (seuil) fermée » est devenu pour les Hébreux la porte de sortie vers la liberté.

Notre tradition est précise. Le passage de Yam Souf dura toute une nuit; selon la tradition [10], la mer fut divisée en autant de passages qu'il y avait de tribus, soit douze; l'ensemble dessinait un arc de cercle, et non pas une ligne droite : la « traversée » aboutissait non pas au rivage opposé, mais sur le rivage d'où ils étaient partis, un peu plus au nord de l’endroit où ils étaient entrés dans la mer. A quel endroit de la côte arrivèrent-ils ? La Torah précise :

וַיַּסַּ֨ע מֹשֶׁ֤ה אֶת־יִשְׂרָאֵל֙ מִיַּם־ס֔וּף וַיֵּֽצְא֖וּ אֶל־מִדְבַּר־שׁ֑וּר

« Et Moché fit partir les Enfants d’Israël de la plage des joncs, et ils débouchèrent dans le désert de Chour » (Chémot  15, 22) à trois jours de marche de Mara (Chémot  15, 23).

 

Selon R’ A. Ibn Ezra (sur Chémot  15, 22), Chour n’est autre que Etam [11]. Le ‘Hizkouni parle explicitement de « demi-cercle » [12]. Les Enfants d’Israël sont donc ressortis sur la même rive.

Notre tradition est précise, mais bien des gens contestent le miracle. Un passage lors d'un vent violent repoussant la mer: voilà les circonstances physiques du miracle telles qu'exposées par le verset... [13]. Si certains considérent tout cela comme un mythe, d’autres rationalisent le miracle au point de nier la présence de D.ieu dans l'histoire. La mer traversée, n’aurait été qu’une étendue d'eau douce peu profonde puisqu’il est écrit : "yam souf.  L'examen du commentaire de Rachi présente une difficulté. Il indique dans la paracha Bechalla’h: "yam souf: ...ve souf hou lachon agam chegdolim bo kanim" (Chémot 13, 18). On peut comprendre la chose ainsi: "Le mot souf désigne une contrée marécageuse où poussent les joncs" [14]. Un lecteur peu instruit de la tradition pourrait déduire que, puisque l’on parle de contrée marécageuse, il s’agit d’une surface d'eau douce, ou d’un étang peu profond... Où serait alors le miracle? Or, les mots de Rachi (lachon agam) ne devraient pas être traduits par "contrée marécageuse", mais plutôt par "langue d'eau" ou "surface d'eau en forme de langue". A la lumière de la tradition, il apparaît que  lachon agam serait un synonyme pour Lachon hayam [15] (golfe, fjord).

Rachi, utilisant le mot lachon nous offre un précieux repère géographique: il désigne une mer qui s'avance dans les terres comme une langue, ce qui est précisément le cas des deux golfes de la mer Rouge: golfe de Suez à l'ouest, golfe d'Eilat à l'est. Il suffit de regarder une carte ou une photographie prise à partir d'un satellite pour bien visualiser cela.

Ainsi, pour la majorité des commentateurs, la tradition situe le passage de yam sof dans la mer Rouge [16] et non dans un des lacs ou lagunes d'Egypte [17].  

 

NOTES


[1] Les étapes de la sortie d’Egypte sont indiquées dans la Torah dans le livre Chémot (Bo); et dans le livre Bamidbar (Mas'é). Voir aussi le commentaire de Rachi, sur les versets : Bamidbar 34, 2-29

[2] Ramsès semble correspondre à Péluse est située à proximité et à l'est de l'actuel Port-Saïd.

[3] Voir Rachi, sur Bamidbar 34, 2-29  

[4] Il est écrit en effet à propos des Philistins : יֹשְׁבֵי חֶבֶל הַיָּם--גּוֹי כְּרֵתִים « Les habitants de la bande côtière, les Kéréthim » (Tséfonia 2,5).

[5] Que le Prophète Yé'hézkèl appelle מִדְבַּר הָעַמִּים ‘désert des peuples’ (Yé'hézkèl 20, 35) parce que de nombreux peuples en sont les voisins.

[6]   בַּ֣עַל צְפ֑וֹן אֲשֶׁ֥ר עַל־פְּנֵ֖י  " face à Ba'al Tséfone". R’ Elie Munk, Kol hatorah, Commentaire du Pentateuque, sur Chémot 14, 2.

[7] Midrach, cit. R’ E. Munk, Kol hatorah, sur Chémot 14, 2, p. 142.

[8] Rachi Chémot 12, 2 et R’ E. Munk, Kol hatorah, Chémot 14, 2.

[9] Cha'aré Aharon (compilation contemporaine de commentaires du ‘Houmache verset par verset)- cit. Kountras n° 35, p. 35 note 10.

[10] Voir ci-après, Béchala'h.

[11] « hou midbar eitam bé’atsmo » (Mikraot Guédolot haMaor, Chémot, sur le verset Chémot  14, 22, Jérusalem, 1990, p. 353). Le R’ Munk זצ"ל  indique que le désert d’Etam « est appelé Chour » ce qui a pu inciter le Zohar hakadoch à interpréter : désert de la contemplation, car « ils purent s’y livrer à la contemplation de ce qu’ils n’avaient pu qu’entrevoir alors » (R’ E. Munk, Kol hatorah, sur Chémot  14, 22).

[12] Pirouchey harichonim ‘al hatorah, in Mikraot Guédolot haMaor, Chémot, sur le verset Chémot  14, 22, Jérusalem, 1990, p.29.

[13] « Moché étendit sa main sur la mer et Hachèm fit reculer la mer, toute la nuit, par un très fort vent d'est et Il mit la mer à sec et les eaux furent divisées. » (Chémot 18, 14). Ce qu’explique R’ A. Abécassis (1987), La pensée juive. 1. Le livre de poche, p. 149.

[14] Voir : Rachi qui ajoute à la difficulté

-en donnant au mot souf le synonyme Kanim donc Jonc

-et faisant allusion à des versets du Tanakh  où ce mot veut évidemment dire jonc, roseau... donc eau douce Chémot 2-3: "elle le mit dans les joncs" et Is.19-6: "Les canaux de l'Egypte baissent et se dessèchent, joncs et roseaux (kaneh vé souf) sont flétris". Pourtant, peut-il s'agir de roseaux, alors que le mot souf a aussi le sens d'algues? Commentaire sur Chémot 13-18. In Pentateuque avec commentaire de Rachi, vol. 2, p. 97, Fondation S. et O. Lévy, 3e Ed. 1977 ;

On se retrouve avec plusieurs sens possibles, tant en français qu’en hébreu, ce qui rend l’analyse difficile:

- pour « Agam » : lac, roseau, masse de joncs, etc.

- pour « Souf » = « Agam » : roseau, masse de joncs, etc.

- pour rech vav chin youd ‘’  lamed” (en ancien français)= roselier, Roseau ou ruisseau?

- pour « Lachon » = langue ; « Lachon hayam » = golfe, baie.

On peut se demander si le commentaire de Rachi sur Chémot 14.11 se réfère à l’avis de R’ El’azar, alors que le commentaire de Rachi sur Chémot 2.3. se réfère à l’opinion de R’ Chmouel bar Na’hmani dans T.B. Sotah 12b  (Hypothèse de Yits'hak S. E. Maser  הי"ו , 2004).

[15] Dictionnaire Hébreu-Français, par Marc M. Cohn, Larousse, 1979, p. 331 col. 2

[16] R’ A. Kaplan, sur Chémot 10,19, par exemple.

[17] Une exception semble-t-il: R’ Yéhochia Pinto זצ"ל (sur ‘Ein Ya’akov) situerait Yam Sof à l’embouchure du Nil: ce serait alors le lac Manzaleh à l’Est du Nil (cit. R’ A. Kaplan, sur Chémot 13, 18). 

 

 

Dernière mise à jour: le 8 janvier 2014 

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