Résurrection des morts

 

 

Pessa’h, Chabbat ’hol hamo’ed,

Coutumes séfarades, sfardes et achkénazes

(Yé’hézkèl 37,1-14)

 

 

Résurrection des morts 

 

הָֽיְתָ֣ה עָלַי֮

 

Résumé  - Cette haftara contient la fameuse prophétie de Yé’hézkèl (chapitre 37) sur les “ossements desséchés” הָֽיְתָ֣ה עָלַי֮ יַד־יְיָ וַיּֽוֹצִאֵ֤נִי בְר֨וּחַ֙ יְיָ וַיְנִיחֵ֖נִי בְּת֣וֹךְ הַבִּקְעָ֑ה וְהִ֖יא מְלֵאָ֥ה עֲצָמֽוֹת׃ « La main de Hachèm fut sur moi et  Hachèm me transporta en esprit et me déposa au milieu de la vallée, pleine d'ossements » (Yé’hézkèl 37,1).

Les Yéménites lisent la même haftara que la plupart des communautés séfarades et achkénazes (les 14 premiers versets du 37ème chapitre du livre du prophète Yé’hézkèl : Yé’hézkèl 37,1-14).

Cependant, ils la font précéder par deux versets du chapitre précédent (Yé’hézkèl 36,37-38 [1]). Voir les pages précédente.

 

 

Une métaphore sur la résurrection des morts

Pour comprendre le texte de cette haftara, il faut savoir ce que sont ces "ossements desséchés". S'agit-il des restes d’individus particuliers ? Et dans ce cas de qui s’agit-il ?  Ou bien, s’agit-il d’une parabole, d’une métaphore afin de donner un enseignement à partir d’une situation matérielle précise ?

הָֽיְתָ֣ה עָלַי֮ יַד־יְיָ וַיּֽוֹצִאֵ֤נִי בְר֨וּחַ֙ יְיָ וַיְנִיחֵ֖נִי בְּת֣וֹךְ הַבִּקְעָ֑ה וְהִ֖יא מְלֵאָ֥ה עֲצָמֽוֹת׃  « La main de  Hachèm fut sur moi. Et Il me fit sortir en esprit et me déposa au milieu de la vallée, pleine d'ossements.” (Yé’hézkèl 37,1). Le prophète qui parle, c’est Yé’hézkèl  dont le nom exprime bien sa mission et le message ici exprimé: « Hachèm fortifie » (mot de la même racine que ‘hazak/fort).

Yé’hézkèl hanabi fait partie des exilés qui descendent à Babylone. La vision que Hachèm lui montre vise à renforcer la foi du peuple en son avenir, malgré la destruction du Temple et l’éloignement de Jérusalem.

וְהֶֽעֱבִירַ֥נִי עֲלֵיהֶ֖ם סָבִ֣יב ׀ סָבִ֑יב וְהִנֵּ֨ה רַבּ֤וֹת מְאֹד֙ עַל־פְּנֵ֣י הַבִּקְעָ֔ה וְהִנֵּ֖ה יְבֵשׁ֥וֹת מְאֹֽד׃ « II me fit passer près d'eux, tout autour ; il y en avait un très grand nombre à la surface de la vallée ; et ils étaient très secs » (Yé’hézkèl 37,2). On sait que ce prophète était un Kohen, ce qui permet peut-être de comprendre les mots suivantes וְהֶֽעֱבִירַ֥נִי עֲלֵיהֶ֖ם סָבִ֣יב ׀ סָבִ֑יב  « Il me fit avancer près d'eux, tout autour» (Yé’hézkèl 37,2). Tout autour, et non à l’intérieur de cette sorte de cimetière, les Kohanim ne pouvant y entrer selon la halakha  [2].

Après lui avoir montré cette vision peu commune, Hachèm lui pose une question בֶּן־אָדָ֕ם הֲתִֽחְיֶ֖ינָה הָֽעֲצָמ֣וֹת הָאֵ֑לֶּה וָֽאֹמַ֕ר אֲ׳דֹנָי יְיָ אַתָּ֥ה יָדָֽעְתָּ׃ « ‘Fils d'Adam, ces ossements revivraient-ils ?’ Je dis, ‘Hachèm D.ieu, c'est Toi qui le sais !’ » (Yé’hézkèl 37,3).  La ques­tion posée au prophète est expliquée par R’ Yitss’hak Abarbanel: Hachèm demande  à Yé’hézkèl si, « à son avis, ces morts vont avoir le mérite de revivre - sans doute pour qu'il intervienne en leur faveur »  [3]. וַיֹּ֣אמֶר אֵלַ֔י הִנָּבֵ֖א עַל־הָֽעֲצָמ֣וֹת הָאֵ֑לֶּה וְאָֽמַרְתָּ֣ אֲלֵיהֶ֔ם הָֽעֲצָמוֹת֙ הַיְבֵשׁ֔וֹת שִׁמְע֖וּ דְּבַר־יְיָ ׃ « II me dit : prophétise sur ces ossements et dis-leur : ô ossements secs, écoutez la parole de Hachèm! » (Yé’hézkèl 37,4).  כֹּ֤ה אָמַר֙ אֲ׳דֹנָי יְיָ לָֽעֲצָמ֖וֹת הָאֵ֑לֶּה הִנֵּ֨ה אֲנִ֜י מֵבִ֥יא בָכֶ֛ם ר֖וּחַ וִֽחְיִיתֶֽם׃ « Ainsi dit Hachèm D.ieu à ces ossements : ‘Voici que je vais faire pénétrer en vous un souffle et vous revivrez.’ » (Yé’hézkèl 37,5).

De fait, ces cadavres revinrent à la vie offrant au prophète un spectacle extraordinaire: וְנִבֵּ֖אתִי כַּֽאֲשֶׁ֣ר צֻוֵּ֑יתִי וַֽיְהִי־ק֤וֹל כְּהִנָּֽבְאִי֙ וְהִנֵּה־רַ֔עַשׁ וַתִּקְרְב֣וּ עֲצָמ֔וֹת עֶ֖צֶם אֶל־עַצְמֽוֹ׃ « Je prophétisais comme j'en avais reçu ordre; il y eut un bruit pendant que je prophétisais; cela devint un tumulte; les ossements se rapprochèrent les uns des autres » (Yé’hézkèl 37,7). Après quoi des nerfs et de la chair apparurent sur ces os, et une peau recouvrit les corps. Enfin, l’esprit les pénétra, et ils revécurent. וְהִנַּבֵּ֖אתִי כַּֽאֲשֶׁ֣ר צִוָּ֑נִי וַתָּבוֹא֩ בָהֶ֨ם הָר֜וּחַ וַיִּֽחְי֗וּ וַיַּֽעַמְדוּ֙ עַל־רַגְלֵיהֶ֔ם חַ֖יִל גָּד֥וֹל מְאֹד־מְאֹֽד׃ « Et je prophétisai selon qu’Il m’avait commandé ; et le souffle entra en eux, et ils vécurent et se tinrent sur leurs pieds, — une armée immense » (Yé’hézkèl 37,10).

 

La résurrection des morts  - A qui appartenaient ces os?

Plusieurs messages sont véhiculés par cette haftara. Lorsque le prophète prophétise sur la reconstitution des corps à partir de ces os desséchés, il prophétise bien sûr à propos de la résurrection des morts. C’est d’ailleurs un des textes sur lesquels se fonde la foi en la résurrection des morts dans le judaïsme.

Mais le prophète fait allusion, aussi, à de véritables ossements donc à de véritables personnes. Qui étaient donc ces personnes ?  La tradition nous rapporte plusieurs avis sur leurs identités possibles. Ce seraient :

- des pécheurs – Le prophète explique וְהִנֵּ֖ה יְבֵשׁ֥וֹת מְאֹֽד׃ « et voici, ils étaient très secs » (Yé’hézkèl 37,2). D’où l’expression traduite par « les ossements desséchés ». On a ici un rémez. Cette sécheresse a été interprétée comme suit: ces morts ne pratiquaient pas les mitsvot  [4]. Certains considèrent même que ces morts avaient décoré les murs du Temple avec des animaux impurs  [5], ainsi que le rapporte le verset : וָֽאָבוֹא֮ וָֽאֶרְאֶה֒ וְהִנֵּ֨ה כָל־תַּבְנִ֜ית רֶ֤מֶשׂ וּבְהֵמָה֙ שֶׁ֔קֶץ וְכָל־גִּלּוּלֵ֖י בֵּ֣ית יִשְׂרָאֵ֑ל מְחֻקֶּ֥ה עַל־הַקִּ֖יר סָבִ֥יב ׀ סָבִֽיב׃ «J'entrai et je vis qu'il y avait toutes les formes de reptiles et d'animaux immondes, et toutes les idoles de la maison d'Israël gravées sur le mur, tout alentour. » (Yé’hézkèl 8,10) On a du mal à comprendre que des pécheurs, aient pu bénéficier de la résurrection. R’ Yéhouda Rozanès זצ"ל [ 6] a donné l’explication suivante : « ces Juifs étaient arrivés à désespérer, pensant que du fait de leurs grandes fautes, ils n'avaient plus aucun espoir…» [7]. Le fait que Hachèm les ressuscite malgré leurs nombreuses fautes était une preuve éclatante qu'ils continuaient à être considéré comme les enfants de Hachèm, malgré leurs grandes fautes ;

- les ossements d’esclaves hébreux, membres de la tribu d'Ephraïm, qui parvinrent à s’enfuir de l’Egypte avant l’heure de la libération promise par Hachèm et tentèrent de rejoindre le pays de Cana’an. « La traditión nous rapporte, en effet, que, bien avant encore que n'ait sonné l'heure de l'affranchissement de l'esclavage égyptien, les descendants d'Ephraïm ont, de leur propre initiative, accompli un effort personnel en vue de s'échapper de leur servitude. Forts de la promesse divine, ils se sont évadés de la terre d'esclavage et se sont lancés dans le désert sur le chemin de la Terre promise. Malheureusement, ils y furent massacrés ou y moururent de faim et de soif et leurs ossements séchèrent au soleil implacable du désert. Notre haftara constitue, avant tout, un hommage au courage de ces "résistants" qui avaient été des précurseurs, dont l'exemple avait insufflé l'espoir dans le coeur de ceux qui continuaient à souffrir en esclavage » [8]. En fait, les enfants d’Ephraïm s’étaient trompés sur la date prévue pour la délivrance et morts dans le désert, ce sont leurs ossements que le prophète Yé’hézkiel a trouvé puis ressucité leurs corps. On tient là un rapport entre la fête de Pessa’h et le choix de cette haftara puisque les Sages affirment aussi qu’il s’agit des ossements d’esclaves hébreux ayant fuit l’Egypte et ayant tenté, avant l’heure, de rejoindre le pays de Kéna’an [9] ; En fait, les enfants d’Ephraïm s’étaient trompés sur la date prévue pour la délivrance et morts dans le désert, ce sont leurs ossements que le prophète Yé’hézkiel a trouvé puis ressucité leurs corps.

- des hébreux mis à mort à par le roi de Babylone Nebucadnetsar (Nabuchodonosor) - Ces ossements appartenaient à de jeunes Juifs mis à mort par Nabuchodonosor, parce que leur beauté attirait les fem­mes de Babylone  [10].

 

Controverses

Les preuves avancées par les Sages sur la résurrection des morts ont donné lieu à des controverses : avec les romains, avec les minim, avec les kutéens (elles pourraient aujourd’hui avoir certains scientifiques comme protagonistes). Les preuves avancées par rabban Gamliel, lui-même seront même rejetées et il devra en citer d'autres [11]. En fait, un principe veut que « rien de ce qui a trait aux temps futurs n'appa­raît dans la Torah » et il en va de même pour le phé­nomène qu'est la résurrection des morts  [12]. Une seule exception existe, le livre de Yé’hézkèl et notamment notre haftara. Pourtant, là encore il y a controverse sur la réalité concrète de cette vision ; cela a pour conséquence d’interdir à cet épisode de servir de preuve définitive quant à l’existence de la resurrection des morts  [13]. « De même, les sources que les divers Sages rapportent pour nous prouver que la résurrection des morts est une donnée déjà indi­quée par la Tora, ne peuvent être que discutables, puisque la Tora elle-même ne veut pas que les phénomènes qui échappent aux lois naturelles soient ouvertement explicités par elle.

La résurrection des morts restera donc, par défi­nition, un élément auquel il faut croire, car telle est notre tradition, sans qu'il n'y ait de preuve tan­gible quant à son accomplissement dans les temps futurs. Cela relève de la foi juive qui s’appuie sur la vérité de la Torah. La Parole de Hachèm est claire en ce sens : אֲנִ֧י אָמִ֣ית וַֽאֲחַיֶּ֗ה "Je fais mourir, et Je fais revivre" » (Débarim 32,39). [14].

 


[1] Séfer hahaftarot de l’institut Or ha’hayim, Tables, pp. 6-7 et p. 527-529 ; R’ Claude Brahami (2001), ‘Hèrèv pifiyot, L’arme de la parole, Pessa’h,   pp. 395-396.

[2] Le respect du commandement est si grand qu’il n’est pas enfreint, même en songe.

[3] Cit. par Kountrass, N° 136, 2010, p. 8.

[4] Cit. par Kountrass, N° 136, 2010, p. 10.

[5] Rabbin de Turquie (1658-1727). Cit. par Kountrass, N° 136, 2010, p. 10.

[6] Ce rabbin d’Istanbul vécut entre 1657 et 1727.

[7] Cit. par Kountrass, N° 136, 2010, p. 10.

[8] R’ J. Schwarz, p. 462.

[9] R’ J. Schwarz, p. 462.

[10] Cit. par Kountrass, N° 136, 2010, p. 10.

[11] TB Sanhédrin 39, cit. par Kountrass, N° 136, 2010, p. 13.

[12] Cela permet de comprendre que « les sources que les divers Sages rapportent pour nous prouver que la résurrection des morts est une donnée déjà indi­quée par la Tora, ne peuvent être que discutables, puisque la Tora elle-même ne veut pas que les phénomènes qui échappent aux lois naturelles soient ouvertement explicités par elle. » Cit. par Kountrass, N° 136, 2010, p. 13.

[13] Cit. par Kountrass, N° 136, 2010, p. 13. TB Sanhédrin 90b.

[14] רְא֣וּ ׀ עַתָּ֗ה כִּ֣י אֲנִ֤י אֲנִי֙ ה֔וּא {ר}
וְאֵ֥ין
הִ֖ים עִמָּדִ֑י {ס} אֲנִ֧י אָמִ֣ית וַֽאֲחַיֶּ֗ה {ר}
מָחַ֨צְתִּי֙ וַֽאֲנִ֣י אֶרְפָּ֔א {ס} וְאֵ֥ין מִיָּדִ֖י מַצִּֽיל׃
 

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