342-345 Dérogation grammaticale – réflexions sur un cas

 

Réflexion/ Hidouch sur un cas de dérogation grammaticale   

 (bien qu'affecté d’une pause secondaire, עֶבֶד  ‘éved devient pourtant עָבֶד  ‘avèd)

par le R' Zécharia ZERMATI (2013)

texte paru dans Hillel Bakis, Grammaire hébraïque,  pages 342-345 

 

 

La règle de mobilité du ségol en kamats ne s’applique qu’aux grandes pauses, c’est-à-dire à l’atna’h et au sof passouk.  Pourtant une dérogation est connue sous le nom de  Kamats bézakef katon (קמץ בז"ק). Sur un cas relevant de cette catégorie de dérogation grammaticale, R’ Zécharia Zermati א’’שליט propose les deux explications qui suivent (HB). 

 

 

 

וַיֹּ֕אמֶר חָלִ֣ילָה לִּ֔י מֵֽעֲשׂ֖וֹת זֹ֑את הָאִ֡ישׁ אֲשֶׁר֩ נִמְצָ֨א הַגָּבִ֜יעַ בְּיָד֗וֹ ה֚וּא יִֽהְיֶה־לִּ֣י עָ֔בֶד וְאַתֶּ֕ם עֲל֥וּ לְשָׁל֖וֹם אֶל־אֲבִיכֶֽם׃ (Béréchit 44, 17).

 

Je propose deux explications, au sujet du mot עֶבֶד  ‘éved qui, bien qu’affecté d’une pause secondaire, devient עָבֶד ‘avèd. Ces explications restent dans le cadre du 'Hidouch. Aussi, ces propos ne constituent-ils que propositions ou réflexions destinées au lecteur. Qu'elle soit réfutable ou non, la règle reste exprimée par le principe suivant : אין בית מדרש בלא חידוש    /  Il n'y a pas d'étude sans réflexion nouvelle (Hidouch).

 

Première réflexion selon le pchat (sens premier)

Les frères de Yossef qui ne l'ont pas encore reconnu, se prêtent trop facilement à utiliser dans le dialogue qu’il lui tiennent, le terme d’esclaves עבד\עבדיך.  Ils l'attribuent aux pères de la nation, que ce soit lorsqu'ils parlent d'eux-mêmes ou de leur père, Ya’akov Avinou, et ce dès la première entrevue : וַֽעֲבָדֶ֥יךָ בָּ֖אוּ לִשְׁבָּר־אֹֽכֶל׃ (Béréchit 42, 10). Ainsi Yéhouda vient se complaindre en disant:  וַיֹּ֣אמֶר יְהוּדָ֗ה מַה־נֹּאמַר֙ לַֽאדֹנִ֔י מַה־נְּדַבֵּ֖ר וּמַה־נִּצְטַדָּ֑ק הָֽאֱלֹהִ֗ים מָצָא֙ אֶת־עֲוֹ֣ן עֲבָדֶ֔יךָ הִנֶּ֤נּוּ עֲבָדִים֙ לַֽאדֹנִ֔י  « Yéhouda dit : ‘Que pouvons nous dire et comment nous justifier ? L'Eternel a dévoilé la faute de vos esclaves (il parle de ses frères, les pères des tribus).. Nous voici devenus vos esclaves!’ » (Béréchit 44, 16). Dans ce sens, ce sont les frères de Yossef qui lui suggèrent de devenir ses esclaves si la fameuse coupe qu'il a cachée se trouve dans leurs bagages. Ils disent ainsi אֲשֶׁ֨ר יִמָּצֵ֥א אִתּ֛וֹ מֵֽעֲבָדֶ֖יךָ וָמֵ֑ת וְגַם־אֲנַ֕חְנוּ נִֽהְיֶ֥ה לַֽאדֹנִ֖י לַֽעֲבָדִֽים׃  (Béréchit 44, 8-9). Yossef, pour sa part, ne s’autorise pas l’utilisation d’une telle expression. Il ne la leur attribue pas, par exemple, lorsqu’il leur répond כְדִבְרֵיכֶם כֶּן-הוּא = « si elle s'y trouve, qu'il soit selon vos paroles » (Béréchit 44, 10).

Plus grave encore - et les commentateurs sont ici critiques - les enfants de Ya’akov n'hésitent pas à faire allusion à leur père, devant ce qu'ils croient être le vice-roi, en le dénommant  עַבְדְּךָ אָבִי "notre père votre esclave" [1]. Ils font encore de même en réponse à la question inquiète de Yossef sur la santé de leur père. Or, Yossef avait posé une question qui reste des plus respectueuses : וַיֹּ֗אמֶר הֲשָׁל֛וֹם אֲבִיכֶ֥ם הַזָּקֵ֖ן אֲשֶׁ֣ר אֲמַרְתֶּ֑ם הַֽעוֹדֶ֖נּוּ חָֽי׃  ce que l’on peut traduire : « comment se porte votre ‘vieux-sage’ [2] de père ? Est-il en vie? » (Béréchit 43, 27). Ses frères, en lui répondant, persistent sans nécessité aucune: שָׁל֛וֹם לְעַבְדְּךָ֥ לְאָבִ֖ינוּ עוֹדֶ֣נּוּ חָ֑י  « ton esclave, notre père se porte bien! » (Béréchit 43, 28).

En résumé dans toute cette paracha, Yossef se refuse d’attribuer les notions d'esclaves ou d'esclavage aux Pères de la nation juive (Ya’akov et les pères des tribus d’Israël). Le seul endroit où il aurait dû utiliser cette notion (pour condamner un coupable à l’emprisonnement), il n’emploie pas le mot attendu עֶבֶד  vocalisé avec deux Ségol. En effet, il aurait dû dire  יִהְיֶה לִּי לעֶבֶד (« il sera esclave  pour moi »). Il préfère pourtant une autre expression  יִֽהְיֶה־לִּ֣י עָ֔בֶד (Béréchit 44, 10) transformée sur les bases du קמץ בז"ק. Ce que nous pourrions traduire par: « il sera ouvrier pour moi » ou, mieux encore, « il me sera d'aide » [3].

Ici aussi nos maîtres ont imposé un changement de voyelle à l'encontre des règles grammaticales pour en faire ressortir la compréhension profonde du texte grâce à un קמץ בז"ק, un kamats bézakef katon, bien qu' à priori utilisé de façon exceptionnelle.

 

Seconde réflexion selon le Sod (Kabbale)

Dans les dix-huit bénédictions (A’mida), le mot " טַל= tal = rosée" [4] est vocalisé avec un kamats (מוֹרִיד הַטָּל) et non avec un pata'h tel qu’il devrait être, selon les lois de la grammaire [5].

Le premier Admor de Loubavitch [6] a expliqué  [7] : cela est assimilable aux exceptions que l'on trouve dans la Bible chaque fois qu'il y a un cas de kamats Baza'k ; cela tient du Sod et des intentions de la kabbale. Dans Cha’ar Hakavanot, Ari Hakadoch relie cela à une sainte intention (kavana) qu’ont les Kabbalistes pendant cette lecture. Lorsque l'on dit מוֹרִיד הַטָּל on doit avoir la pensée de rappeler le Nom divin yod ké waw [8]. La guématria des trois premières lettres (= 39) du Tétragramme équivaut alors à celle du mot טָּל  (= 39). Les kabbalistes auront ainsi la sainte pensée de rapprocher ces mêmes trois premières lettres à la dernière lettre du Tétragramme, le  Hé jusqu'ici "égaré" en exil, en quelque sorte. Cela se fait symboliquement par la liaison הַ-טָּל (l'équivalent du mot טל soit י'הו se liant avec la lettre ה).

Il est écrit  également: שֶׁרֹּאשִׁי֙ נִמְלָא־טָ֔ל (Chir haChirim 5, 2). Ici aussi טָל est vocalisé par un kamats et pour ces mêmes raisons de saintes intentions [9]. C'est grâce à cette vocalisation originale du kamats que l'on signale, en autre, ce sens caché et la nécessité d'y joindre ladite intention, réservée à ceux dont le niveau d’interprétation du Sod n'est plus un secret. Les Kabbalistes évoquent, ici aussi, le souhait que la sainteté, se trouvant en exil suite à celui du peuple juif, revienne à sa place en Erets Israël. Ils désignent cela par le fait de lier la dernière lettre Hé aux trois autres premières lettres du Tétragramme représentées par le mot טָל.

On trouvera dès lors bien plus logique le fait que la Torah elle-même ait choisi cette même vocalisation du mot טל dans le livre de Dévarim, il y est dit מִמֶּ֤גֶד שָׁמַ֨יִם֙ מִטָּ֔ל (Dévarim 33,13). La Massora annotera ici que la lettre ט du mot טל est bien vocalisée d'un kamats (non d'un pata'h) selon cette règle du  קמץ בז"ק(bien entendu sans pour autant dévoiler la raison kabbalistique de cette modification).

Pour des raisons similaires, on trouvera le mot  יבחר = « il choisira », vocalisé ici d'un kamats בַּמָּקוֹם֙ אֲשֶׁ֣ר יִבְחָ֔ר בְּחַ֧ג הַמַּצּ֛וֹת וּבְחַ֥ג הַשָּֽׁבֻע֖וֹת וּבְחַ֣ג הַסֻּכּ֑וֹת  (Dévarim 16, 16). On parlera ici aussi d'un Kamats baza'k alors qu'il devrait être vocalisé d'un pata'h selon la grammaire, et comme le mot est vocalisé  ailleurs :כִּ֠י אִֽם־אֶל־הַמָּק֞וֹם אֲשֶׁר־יִבְחַ֨ר   (Dévarim 12, 5) ; תֹּֽאכְלֶ֗נּוּ בַּמָּקוֹם֙ אֲשֶׁ֨ר יִבְחַ֜ר יְי (Dévarim 12, 18).

Dans le verset suivant du livre des Rois on retrouve la même particularité : וְגַ֤ם דַּֽם־הַנָּקִי֙ אֲשֶׁ֣ר שָׁפָ֔ךְ  « et aussi à cause du sang innocent qu'il avait répandu » ( II Mélakhim 24, 4). Le mot שפך = « a versé », est vocalisé par un kamats. Or la règle voudrait qu'il figure sous la juste forme grammaticale avec une voyelle pata'h, tel que précédemment וְגַם וְגַם֩ דָּ֨ם נָקִ֜י שָׁפַ֤ךְ מְנַשֶּׁה֙  (II Mélakhim 21, 16). Tous ces cas relèvent de la même règle du קמץ בז"ק .

 

Conclusion

En conclusion, et sans développer une interprétation au niveau du Sod, serait-il possible de penser que pour ces mêmes raisons, le mot עָבֶד de notre verset, ci-dessus transformé à l'aide de la règle kamats Baza'k, bien que portant une faible intonation Zakef Katon, ait pour objectif d'attirer l'attention du lecteur sur un sens caché du mot "esclave" ainsi vocalisé?

 

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NOTES

 

[1] וַֽיְהִי֙ כִּ֣י עָלִ֔ינוּ אֶֽל־עַבְדְּךָ֖ אָבִ֑י וַנַּ֨גֶּד־ל֔וֹ אֵ֖ת דִּבְרֵ֥י אֲדֹנִֽי׃  (Béréchit 44, 24).

[2] Car à propos de זקן il est enseigné : זה שקנה חכמה.

[3] Sur la base de la forme לעבוד et non pas להעביד.

[4] Enoncé dans l'expression מוריד הטל

[5] On écrit en effet  ירד טַל = la rosée est tombée; vocalisée avec un Pata'h .

[6] L'auteur du Tania et créateur du dit courant

[7] Cité dans les lois figurant dans le sidour du Baal Hatania.

[8] Pour comprendre cela, il faut savoir que le Tétragramme comporte quatre lettres, et qu’ une intention rapproche trois d’entre-elles et une quatrième jusque là en « exil » étant éloignées des premières. Il faut être informé des procédés particuliers d’interprétation. [Sur les différentes méthodes de guématria, voir Interpréter la Torah, tome 6 de la série La voix de Jacob, de Hillel Bakis].

- guématria milouy : Considérons les trois premières lettres du Tétragramme lorsqu'il est "développé" (cette méthode  s’intéresse à la valeur de toutes les lettres composant les noms des lettres, ici : Yod = יוד = 10+6+4+ 1 (le mot)= 21 ; hé = הא = 5+1=6 ; waw וו  = 6+6= 12) ;

[9] Le Razaz א’’שליט précise que cette même explication figure dans le livre Michnat ‘Hassidim et dans les Tikounei Hazohar après le fameux Pata'h Eliyahou (lu par certaines communautés en introduction aux prière du matin et de l’après-midi).

 

Mis en ligne à Kiryat Ata, le 31 décembre 2015

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