Renard et le Léviathan

 Fables d’Israël. Nouvelles fables

editionsbakish.com. (c) Hillel Bakis 2000-2012

 

Renard et le Léviathan

Fable [1]

 

 

 

 

Cette fable montre Renard rusant avec les poissons envoyés par le Léviathan qui souhaitait acquérir la ruse de Renard. Il espérait y parvenir en le capturant et en mangeant son cœur !

 Le Léviathan est un animal marin très puissant [2]. Selon les représentations courantes dans le monde chrétien, il est représenté comme un dragon, un grand serpent de mer, ou une sorte de monstre des profondeurs dont les mouvements sont à l’origine de vagues gigantesques.

Mais, notre tradition enseigne que, lors de la venue du Messie, la chair du Léviathan sera mangée par les Justes et que sa peau servira à construire les parois de la soucca. Puisque les justes en mangeront, nous savons que les mythes des nations concernant cet animal ne peuvent être fondés : loin d’être une sorte de serpent géant, ou un monstre marin à plusieurs têtes, c’est un gigantesque poisson kacher (avec écailles et nageoires). [3]

 

A cette époque-là, le gigantesque Léviathan régnait sur tous les animaux de la terre et sur les créatures marines.  Tout le monde le craignait. Tout le monde.... Sauf un ! Renard qui n’obéissait pas à ses ordres et refusait de se rendre à ses convocations !

Léviathan ne comprenait pas comment Renard osait agir comme il le faisait : n’était-il pas le plus fort de tous les êtres vivants sur la terre et dans les mers ? Très fâché contre Renard, Léviathan, décida qu’il ne pouvait supporter cette effronterie plus longtemps. Renard risquait de donner de mauvaises idées à d’autres animaux. 

Tout en voulant châtier Renard, Léviathan ne pouvait s’empêcher de l’admirer : ce rebelle était extrêmement courageux car il osait contrarier le roi des poissons ! Cela lui donna une idée : peut-être pourrait-il acquérir les qualités de ruse et de courage de Renard en en mangeant le cœur ? De la sorte, il serait non seulement le plus fort, mais aussi le plus rusé et le plus courageux de toutes les créatures marines et terrestres ! Plus il pensait à cette idée, plus il s’en félicitait : il devait faire d’une pierre deux coups. Il supprimerait cet insupportable Renard tout en héritant de ses grandes qualités !

Il fit appeler deux de ses officiers, Mérou et Espadon qui se présentèrent immédiatement devant lui. Il les chargea de lui ramener Renard car il avait décidé de dévorer son cœur lors du repas du soir.

 

Les deux poissons nagèrent pendant plusieurs kilomètres. Après être remontés des profondeurs où se situait le palais, les deux poissons atteignirent la plage où Renard avait été vu la dernière fois. Ils eurent la satisfaction de l’y trouver, dansant de joie à l’idée du bon tour qu’il avait joué à l’ange de la mort quelques jours auparavant [4].

Ils interpellèrent Renard en l’invitant à les suivre, car le roi des poissons se faisait vieux et après avoir consulté les plus sages de son royaume, il avait pris la décision de le nommer, lui, Renard, comme successeur car c’était le plus rusé de tous les animaux.

Les officiers crurent bon d’apaiser la méfiance de Renard en expliquant que Léviathan lui faisait un grand honneur, voulant le traiter en invité de choix : « Il a déjà prévu ce soir un grand repas pour fêter ton arrivée chez lui ! » affirmèrent-ils, en mentant par omission. Il était vrai qu’un repas était au programme, mais le menu royal comprenait un cœur de renard. Il n’était pas question de régaler Renard ! Mais cela, ils ne le dirent pas ! Ils ajoutèrent : « Et puis, notre roi se fait vieux ! Peut-être veut-il mieux te connaître car il est en train de convoquer tous les personnages importants de ce monde afin de sélectionner un successeur ! »

 

Malgré sa grande taille (plus de deux mètres de long) Mérou ne semblait pas menaçant. Mais son compagnon impressionna Renard : Espadon atteignait en effet une longueur de cinq mètres et sa mâchoire supérieure était prolongée d’un solide éperon.

 

Renard, un peu euphorique depuis sa ruse contre l’ange de la mort - ruse couronnée de succès - se croyait plus malin que tout le monde.

Aussi, il trouva tout à fait normal que le roi des poissons l’invite à sa table. Tout à fait normal également que, vu son grand âge, Léviathan soit en train de se choisir un successeur. Encore plus normal que Léviathan se rende compte que seul Renard était digne de lui succéder !

Et Renard commit une grande erreur. Il  ne demanda pas conseil à sa Renarde, ni à ses amis. Il était si sûr de lui qu’il monta sur le dos d’Espadon pour se rendre à sa réunion avec le roi des poissons. Escorté par Mérou, il fila vers le large.

Les deux poissons nageaient à la surface de la mer pour ne pas effrayer leur captif.

 

Soudain, les vagues froides mouillant sa fourrure rousse, rendirent l’esprit à Renard. Que venait-il de faire ? Il se laissait emporter loin du rivage, dans un milieu hostile où il était à la merci des officiers du roi !

« Malheur à moi ! » gémit Renard. Pourquoi n’ai-je pas demandé l’avis de Dame Renarde, si bonne conseillère pourtant !  Je me croyais rusé, parce que j’ai pu jouer de bons tours au Lion ou au Loup, mais à présent, j’ai rencontré encore plus rusé que moi. Mérou et Espadon ont été plus malins que moi, ainsi que Léviathan, le roi des poissons leur maître.

 

Mais Renard n’était pas de ceux qui se lamentent. Il décida qu’il devait d’urgence regagner son monde à lui, la terre ferme, loin de cet officier muni du redoutable éperon qui risquait de le transpercer facilement ! « Comment puis-je me délivrer ? » se demanda-t-il.

Il lui vint une idée.

Il demanda : « Je n’ai pas compris pourquoi Léviathan tient tant à m’inviter. Je veux dire : la vraie raison ! Si vous êtes des officiers importants, votre roi vous a sûrement confié ses intentions secrètes ! Mais peut-être n’êtes-vous que de simples soldats sans importance ?  Il vous a donné un ordre, et vous obéissez sans comprendre ! »

Renard cherchait à piquer l’orgueil des deux poissons. Il y réussit. Mérou et Espadon pensèrent qu’ils ne risquaient rien à révéler à leur prisonnier le sort qui l’attendait. Après tout, que pouvait-il faire en plein milieu de la mer, et bientôt au fond de l’eau car ils n’allaient pas tarder à plonger vers le palais royal ! Au moins il saura qu’ils étaient considérés par le roi des poissons qui leur avait confié ses intentions.

Mérou et Espadon connaissaient la réputation de Renard. Réputation qui n’était pas bonne ! Nombreuses étaient les rumeurs qui circulaient sur les méchantes ruses qu’il avait fait subir à divers animaux. Aussi étaient-ils contents d’annoncer à leur prisonnier : « Le roi veut te faire définitivement passer l’envie de te révolter contre lui. Il va prendre le cœur de Renard [5] et il va le manger ! »

 

Renard trembla de tous ses membres ressentant encore plus le froid vif des vagues qui avaient plaqué son beau poil bouffant contre sa peau. Il réagit cependant : « Je dois trouver une solution pour me sortir de ce mauvais pas ».

 

Soudain, il eut une idée. Il s’adressa à Espadon, sur le dos duquel il naviguait, et lui dit : « Mais pourquoi ne n’avez-vous pas informé du désir du roi ? A cause de vous je n’en savais rien et j’ai laissé mon cœur chez moi ! Mais rassurez-vous, nous pouvons aller le chercher, et ainsi vous pourrez remplir fidèlement votre mission ! Par contre, si vous refusez de me laisser retourner prendre mon cœur avec moi, Léviathan sera furieux contre vous et vous dévorera tout crus ! Et je m’adresserai à lui. Et je lui dirais toute la vérité : ‘Mon Roi, vos officiers ne m’ont pas informé de votre désir, et ils m’ont pris comme j’étais. Car j’étais sorti sans mon cœur. Ensuite, ils n’ont pas accepté que je répare ma bêtise en allant chercher mon cœur là où je l’avais mis à l’abri, au fond de mon terrier ! »

 

Mérou avait entendu. Il prit une décision et su convaincre Espadon  de suivre son avis : les deux gros poissons retournèrent en direction du rivage. 

A peine arrivé, Renard sauta sur le sable.

Les poissons lui dirent : « Va vite chercher ton cœur ! »

Filant de toute la vitesse de ses pattes, Renard se retourna vers les poissons. Il était à présent hors de portée de l’éperon, et pouvait les  narguer : « J’avais toujours mon cœur avec moi mais je vous ai fait croire qu’il me fallait rentrer le chercher. Fous que vous êtres ! Connaissez-vous un animal qui va ici ou là sans son cœur ? ».

Les officiers prirent conscience de leur ridicule et admirent, résignés : « Tu nous a dupés ! ». 

En s’éloignant, Renard leur lança : « Inutile de m’attendre, je ne viendrai pas chez votre maître !  Dites-lui que j’ai été plus rusé que vous tous ! »

Et Renard dansa et dansa encore. Une fois de plus, il avait été le plus malin !

Lorsque les officiers rapportèrent au Léviathan les paroles de Renard, il lui vint à l’esprit une parole de sagesse du grand roi Chélomo : « Car l’égarement des niais les tue ! » [6].

A défaut de manger le cœur de Renard, c’est de Mérou et d’Espadon qu’il fit son repas.

 

 

 

 

 

 

Moussar - Comme la précédente [7], cette fable montre que rien n’est jamais perdu, même en situation de grand péril.

Il faut toujours s’efforcer de trouver une solution, car Hachèm a créé les solutions avant les problèmes. Si une épreuve est envoyée, c’est que la personne qui la reçoit est capable de la surmonter !

 


[1] Adapté à partir d’une fable juive. Autres versions:

- Gabri-el (2006), « Le renard et le Léviathan » (traduction d’une fable populaire), 17 février,  http://www.kabbale.eu/le-renard-et-le-leviathan/ ;

- http://enfants.bnf.fr/modules/texte/t026.xml Ce site propose aux enfants de trouver eux-mêmes des solutions pour se tirer de la difficile situation dans laquelle se trouver le renard : « tu devras être vif et répondre rapidement "debout sur un pied". Tu pourras ensuite comparer ta solution à celle du héros en lisant la suite de l'histoire » (consult. janv. 2012) ;

- http://www.scribd.com/doc/36539888/Le-renard-dans-la-tradition-juive-et-la-Kabbale (consult. janv. 2012) 

[2] Cité par les Téhilim (Ps. 74,14 ; 104,26) le prophète Yicha’yahou (27,1) et le Livre de Iyob (3,8 ; 40,25 ; 41,1).

[3]  Texte au 9 décembre 2012.

[4] Voir notre fable « Renard et l’ange de la mort ».

[5] Lorsque l’on raconte une histoire, la tradition veut qu’on ne prononce pas de paroles risquant d’indisposer l’auditeur. Ici, on ne dira pas « Le roi veut prendre ton cœur » mais, « Le roi veut prendre le cœur de Renard ».  

[6] כִּ֤י מְשׁוּבַ֣ת פְּתָיִ֣ם תַּֽהַרְגֵ֑ם    (Michlé/Proverbes 1, 32)

[7] Voir notre fable « Renard et l’ange de la mort ».

 

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