Cont&r JAfN – 3 Le Grand Inquisiteur et le maranne

 

 

~ Récit populaire [1] ~

 

 

 

Le terrible tribunal de l’Inquisition poursuivait sans pitié les malheureux juifs qui n’avaient pas eu le courage de quitter la Castille et l’Aragon après le funeste décret d’Expulsion de 1492. 

Nombreux étaient ceux qui avaient tout abandonné pour conserver leur bien le plus précieux: leur religion.

D’autres n’avaient pu se résoudre à abandonner leurs champs, leurs maisons, leurs habitudes... 

 

Ces derniers avaient cru pouvoir ruser: rester juifs dans leur cœur, tout en se convertissant au catholicisme! Evidemment cette situation s’avéra vite intenable et les Juifs convertis ne trouvèrent pas le repos escompté. Car les « anciens » Chrétiens se méfiaient d’eux et espionnaient en permanence leur vie quotidienne et tout particulièrement le chabbat. Ils examinaient alors si de la fumée sortait ou non des cheminées.

Les Inquisiteurs, comme les voisins, cherchaient à démontrer la « duplicité » des nouveaux Chrétiens appelés avec mépris Marranes.

 

Un jour, l’un d’eux fut soupçonné de continuer à observer la religion de ses pères dans le secret de son domicile. Il fut donc déféré devant le tribunal. Comme tant de ses semblables, il allait finir brûlé sur le bûcher [2].

Pourtant, dans ce cas précis, un doute subsistait, car il était de notoriété publique que son dénonciateur était son rival. Il convoitait le poste important de contador: collecteur de taxes au service du trésor royal [3].

Le Grand Inquisiteur était de ceux qui se méfiaient de tous les convertis qu'il considérait comme étant des Chrétiens de second ordre. Il était persuadé qu’ils devaient tous être exécutés et entendait bien mettre son pouvoir au service de ce qui, selon lui, était sa mission. De plus, chaque condamnation avait pour conséquence la confiscation des biens des Marranes au profit du Roi. Or, le Roi d’Espagne avait besoin d’argent et ne pouvait manquer d’apprécier l’augmentation de ses ressources...

 

Mais le Grand Inquisiteur ne pouvait donner l’impression d’être partial dans son jugement face au puissant personnage qui comparaissait devant lui, et qui avait des amis puissants à la Cour. Il décida de donner à toutes les personnes présentes l’illusion d’une impartialité pleine et entière. Il opta donc pour une solution répondant parfaitement à son objectif et qu’il appela: « le jugement de Dieu ».

 

Il s’adressa au Contador: « Je vais placer devant toi deux papiers. Sur l’un sera écrit le mot  ‘coupable’ et sur l’autre le mot ‘innocent ’ ».

Tout le monde écoutait avec gravité. Voilà qui était intéressant et sortait de l’ordinaire. D’habitude des témoins entraient et l’inculpé était souvent condamné après quelques jours de dépositions prouvant que le Marrane était resté un Juif, infidèle à sa nouvelle foi.

L’Inquisiteur poursuivit: « Tu dois choisir un des deux papiers. Le mot que l’on trouvera nous indiquera la décision divine. Ou bien tu retourneras chez toi sain et sauf, ou bien ce bûcher que voilà te sera destiné! ».

Le Juif devinait que son sort était décidé par avance, car il connaissait la réputation de son juge. Il déduisit qu’aucun des deux papiers ne devaient donc porter inscrit la mention ‘innocent’. 

Tenant à la vie, il décida de ruser.  Lorsqu’on lui présenta les deux papiers, il saisit l’un d’eux, et subitement, il le porta à sa bouche et l’avala. Puis il dit: « J’ai choisi. Qu’est-il inscrit sur le papier qui reste ?

- Coupable! » lut le Grand Inquisiteur rouge de colère.

- Alors j’ai bien choisi le papier où était inscrit le mot ‘innocent’. Le jugement de Dieu s’est donc prononcé en ma faveur! ».

Et il retourna chez lui sain et sauf.

Dès le lendemain, n’acceptant plus de vivre dans ces conditions, il partit pour affaires en direction du Maroc. Il ne rentra jamais plus en Espagne, et revint officiellement à la religion de ses pères.

 


[1] D’après une histoire pour rire populaire, entendue de nombreuses fois.

[2] Citée dans Joseph Klatzmann (1998), L’humour juif,  Presses Universitaires de France, Sept. 128 p., p. 84

[3] « Contador » signifie comptable dans la langue castillane contemporaine. Dans l’Espagne de cette époque, cette fonction faisait de son bénéficiaire un important personnage officiel: le Comptable du trésor royal.

 

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