La veuve d’Azar

 

La veuve d'Azar

Récit familial. Bône, Algérie, vers 1920   [1]

 

Azar Cohen mobilisé à quarante ans, avait été se battre en France pendant la Grande guerre. Il avait été « Poilu », comme on appelait alors les soldats de l'époque, et il en était revenu. Vivant ! Certains parmi les soldats, amers, pensaient qu'ils n'étaient que « de la chair à canon»  pour l'Etat-major... Qu'ils auraient moins de chance que d'autres de revenir en vie chez eux... Car les régiments originaires d'Afrique noire ou d'Afrique du nord étaient systématiquement envoyés aux premières lignes. Et beaucoup étaient tombés, pour que vive la France.

Mais Azar était revenu, comme d'autres tirailleurs et zouaves Juifs, Arabes, Berbères. Les anciens combattants défilaient fièrement les jours de fête nationale, arborant les nombreuses décorations gagnées au front: médaille militaire, croix de guerre, médailles commémoratives des campagnes...

Pendant qu'il était loin de sa famille, sa femme, pour vivre, avait fait des ménages chez des familles juives. « Le travail ne tue pas ! »  répondait-elle lorsqu'on lui disait qu'elle se fatiguait trop.

Peu après le départ de son mari, elle vit un marchand arabe disposer des oranges en pyramides sur sa carriole. C'était des primeurs et les fruits attirèrent son attention car ils étaient bien disposés. Or, elle était enceinte, et en eut très envie. En général, les marchands arabes étaient très prévenants envers les femmes enceintes. Ils offraient ce qu'elles avaient remarqué, un fruit par exemple, car tout le monde sait bien qu'il ne faut pas contrarier les envies d'une femme enceinte. Mais ce jour-là, le marchand était de l'autre côté de la rue et il n’avait pu remarquer l’envie soudaine de la femme d’Azar. Cette dernière se promit d'acheter des oranges dès que possible. Hélas ! Le lendemain, elle fit une fausse-couche. Pour ses amies, la chose était évidente: c'était son envie d'orange qui était responsable. Son mari si prévenant aurait fait le nécessaire pour qu'elle puisse manger une orange dès qu'elle lui aurait fait connaître son envie. Mais il n'était pas là.

Une autre fois, elle devait aller faire une lessive, mais la voisine qui lui gardait habituellement sa fille Valentine était absente. Elle amena donc la toute petite fille avec elle et la laissa jouer sur la terrasse où se trouvait la buanderie de l'immeuble de sa patronne. Pendant que Mreima faisait la lessive, Valentine observait les autres terrasses où le linge propre claquait au vent. Bientôt, elle fut attirée par une bouteille car elle avait soif: il faisait bien chaud au soleil et Valentine but une grande gorgée d'eau de Javel... Elle en mourut évidemment...

Azar était revenu vivant, ce qui tenait du miracle car il était brancardier et devait donc, sous le feu, aller en première ligne pour récupérer les blessés. Mais il rapportait avec lui un mauvais souvenir: son régiment avait été pris dans un nuage de gaz asphyxiants. Depuis, il souffrait d'une maladie respiratoire. Démobilisé à Bône, il avait repris son métier de ferblantier. Il souffrait de plus en plus de ses poumons, jusqu'à ce qu'il meure à 49 ans. Mais l'administration militaire qui savait bien, que son unité avait été gazée en campagne avait négligé de prendre en charge et de reconnaître la maladie comme étant une conséquence directe de la guerre.

Quelque temps avant sa mort, Azar très malade annonça à sa femme que, dans la boutique, il y avait de l'argent. il expliqua: chaque fois qu'il le pouvait, il enlevait une pièce qu'il jetait à l'intérieur d'un rouleau de métal disposé verticalement. Mreima ne le crut pas. Son mari délirait, c'était sûr ! Comment Azar aurait-il pu économiser ? Avec une famille à nourrir, il ne gagnait jamais assez.

Devenue veuve, sa femme, dut aller à l'atelier. Au fond du local, elle vit un rouleau de métal, ce qui lui rappela la confidence de son mari Elle déplaça le rouleau et eut la surprise de découvrir sur le sol les économies de son mari. Un proverbe qu’aimait à répéter une amie tunisienne lui vint soudain à l’esprit. Il faisait allusion à l’argent:

« Met le à l'ombre, il te montrera la lumière» [2].

Malgré la mort prématurée de son mari Mreïma n'a pas bénéficié d'une pension de l'armée. Elle a dû travailler comme blanchisseuse dans des familles.  Elle assumait son destin avec courage, et elle travailla jusqu'à sa mort, très âgée.

 

Ses arrière-petits enfants se souviennent encore de sa silhouette caractéristique.  Car elle était « habillée en juive»,  comme on disait alors. Mreïma portait une coiffure conique, le kebous, que certains appelaient parfois chechia, et d'autres sarmah. Elle portait des robes de coton bleu, larges et sans ceinture, à manches très courtes qui laissaient dépasser les manches longues  de la chemise. Un châle très ample couvrait ses épaules et il revenait sur la poitrine, dans un scintillement de fils d'argents, faisant ressortir le médaillon de son collier d'or: une large main ouverte. Ce bijou était plus que décoratif, car la « Main de Fatmah»  a la propriété d'éloigner le mauvais oeil. Voir un kebous était devenu de plus en plus rare, car les jeunes femmes avaient adopté le foulard: la takrita. D'autres encore plus modernes allaient la tête nue, obligeant leurs maris à entendre les réprimandes des rabbins: « Pour une femme mariée, sortir tête nue, c'est comme si elle montrait sa nudité ! C'est interdit !» Mais les femmes des grandes villes n'en font souvent qu'à leur tête. Pourtant, lorsqu'elles allument leur veilleuse avant l'entrée du chabbat, elles se souviennent du kebbous ou de la takrita de la grand-mère et elles disposent sur leurs cheveux un foulard ou un calot du mari...


[1] De ma mère (vers 1970)

[2] «Hotom fel dlam, yorikom l'dow»

 

 

 

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