Cont&r JAfN – 4. Raoul Journo, le notable arabe…

 

RAOUL JOURNO, LE NOTABLE ARABE ET LE BEBE JUIF

 

D’après un récit familial, Tunis, 1947  [1]

 

Une pauvre femme de Tunis avait eu le bonheur de donner naissance à un bébé, mais le père était parti gagner un peu d’argent dans un autre pays et il n’avait pas eu la possibilité de renter pour le jour de la circoncision, huit jours après la naissance.

Ce jour-là, en dehors du Mohel et de la mère, l’assistance ne comprenait que de rares présents : le rabbin, un oncle et quelques femmes de la famille.

Dans ce quartier périphérique, terminus du tramway, peu de Juifs habitaient en ce temps-là… Il était donc impossible d’aller appeler des voisins comme cela aurait été le cas en ville. Après la prière du matin, le rabbin n’avait pas réussi à convaincre des fidèles de le suivre si loin : ils devaient se rendre à leur travail, sans tarder. Lorsque la maman comprit qu’il ne serait pas possible de réciter le kadich, elle ne put cacher sa tristesse. Le rabbin, ému, décida de retarder un peu la cérémonie et il demanda à l’oncle du bébé d’aller voir dehors si d’autres Juifs passaient, afin de les inviter à la mila.

« Mais où vais-je les trouver ? Et puis cela va prendre du temps !

- Cela ne fait rien, nous pouvons attendre un peu. Même si tu ne trouves personne, cela contentera la maman car nous aurons essayé de réunir un minyan ». Et il ajouta : « Et puis, qui sait ? Nous croyons aux miracles ! Le prophète Elie va nous aider ! ».

L’oncle n’était pas contrariant. Il sortit et se retrouva dans la rue près de la dernière station du tramway. Comme il ne connaissait pas de Juifs dans les environs, il ne savait où aller. Il s’assit donc sur un banc, en regardant de ci, de là. Plusieurs Tram passèrent, et comme de bien entendu, aucun Juif n’en descendit. La rue était déserte et seul un Arabe était là, debout, semblant attendre le prochain tramway. Après un moment, l’oncle décida d’attendre encore l’arrivée de la prochaine rame, après quoi, il aurait accompli son devoir et pourrait regagner l’appartement où on l’attendait pour célébrer la mila. Mais, lorsqu’arriva ce Tram de la dernière chance, de nombreuses personnes descendirent. C’était le fameux musicien Raoul Journo accompagné de tout son orchestre... Cet artiste était très apprécié par la communauté juive pour ses mélodies orientales et très demandé aussi tant par les Juifs que par les Arabes, pour animer les fêtes familiales.

L’oncle repensa aux paroles du rabbin qui l’avait envoyé réunir un minian ! Oui, c’était un miracle ! Ces musiciens, pouvaient constituer un minian à eux seuls. Emerveillé par ce qu’il voyait, l’oncle comprit qu’il avait réussi sa mission au-delà de toute espérance… Il s’avança vers le chanteur à qui il expliqua la situation. Sans la moindre hésitation, il le remercia pour l’invitation et accepta de le suivre pour assister au grand évènement qui se préparait dans une maison voisine. Il lui demanda juste quelques instants, car il lui fallait parler à quelqu’un. Raoul Journo se dirigea vers l’Arabe qui attendait depuis un moment à la station du tram : il avait été envoyé en ce lieu pour conduire Raoul Journo et son orchestre vers le domicile d’un riche notable arabe qui mariait sa fille. Le musicien lui demanda de transmettre à son patron qu’il aurait un peu de retard, mais qu’il viendrait sans faute et qu’il aurait une très belle fête pour le mariage de sa fille.

L’homme, à qui tout cela ne plaisait pas du tout, suivit l’orchestre jusqu’au domicile de la jeune maman, pour savoir où il se rendait. Après quoi, il s’en alla répéter les paroles de l’artiste à son maître. Ce dernier se fâcha et se fit conduire de suite auprès du musicien qu’il avait réservé. Il voulait protester et le ramener chez lui sans plus de retard… Lorsqu’il entra au domicile que lui montrait son serviteur, il reconnut les chants joyeux qui accompagnaient toujours les circoncisions chez ses voisins juifs. Raoul Journo le vit et il s’approcha de lui pour lui expliquer les circonstances qui l’avaient détourné un instant du mariage de sa fille : alors qu’il descendait du Tram, un homme lui avait appris qu’un bébé allait entrer dans l’alliance d’Avraham. Il devait donc se rendre à la maison du bébé pour faire honneur au prophète Elie qui assiste à toutes les circoncisions des Juifs. Et puis, la maman était triste : sa famille était très pauvre et son mari était absent. Au moins garderait-elle un bon souvenir de la mila de son fils !

Le notable arabe était un homme bon. Il approuva l’artiste et il se mêla à la cérémonie. Il chargea même son serviteur de ramener des rafraîchissements et des fruits de chez lui ; cela ne manquerait pas pour la fête de sa fille car il avait tout prévu en abondance.

Cette cérémonie semblait devoir être très simple. Elle fut au contraire très belle grâce à tous les invités inespérés. Quelques temps plus tard, le notable arabe remit une belle somme d’argent à l’intention du bébé.


[1]  D'après le témoignage de M. Raphaël Lévy (originaire de Tunis). Mars 2000. Paris.

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