Agir !

 

 

Agir !   

 

La paracha de cette semaine interpelle le lecteur attentif. Ce qui peut nous sembler bizzare (מוּזָר) dans un verset nous conduit en fait vers une directive pour le comportement. L’être humain doit faire tout ce qui est en son pouvoir, même si le résultat de ses actes ne dépend que de Hachèm. En d’autres termes, avec un jeu de mots, disons : du Mouzar au Moussar !

Une traduction étrange

Lisons :

וַתֵּ֤צֵא אֵשׁ֙ מִלִּפְנֵ֣י יְיָ וַתֹּ֨אכַל֙ עַל־הַמִּזְבֵּ֔חַ אֶת־הָֽעֹלָ֖ה וְאֶת־הַֽחֲלָבִ֑ים וַיַּ֤רְא כָּל־הָעָם֙ וַיָּרֹ֔נּוּ וַֽיִּפְּל֖וּ עַל־פְּנֵיהֶֽם׃

« Un feu s'élança de devant Hachèm et consuma, sur l'autel, l'holocauste et les graisses. A cette vue, tout le peuple jeta des cris de joie, et ils tombèrent sur leurs faces » (Vayikra 9, 24)

Ce verset est clair : le feu du ciel a brûlé ce qu’Aharon avait placé sur l’autel [1]. Mais en lisant ce verset, le lecteur attentif se souviendra de cinq autres versets lus quelques lignes plus haut, dans la même section [2].

 

Pourtant, dans des versets précédents, un mot revient à cinq reprises pour décrire une action en relation avec la combustion des korbanot préparées par Aharon : הִקְטִיר  (Vayikra 9, 10); וַיַּקְטֵר  (Vayikra 9, 10 ; Vayikra 9, 13 ; Vayikra 9, 14 ; Vayikra 9, 17 ; Vayikra 9, 20). Ce mot est construit avec une racine que l’on retrouve aussi dans le mot kétoret (les produits brûlés comme encens). On croit comprendre ici que les morceaux consacrés brûlaient déjà sur l’autel suite à l’intervention d’Aharon [3]. Or, le verset 24 nous a clairement fait savoir qu’en fait, allumage et combustion ont été faits ensuite par un feu « sorti de devant Hachèm ».

Louis Segond, auteur d’une traduction protestante de la Bible en 1910, a directement traduit « brûler » [4]. Les traducteurs de la Bible en français courrant ont fait de même. Les rédacteurs de La Bible du Rabbinat français ont traduit par le verbe « fumer ». Le Pasteur Darby a fait de même. Ces traducteurs n’avaient pas sous les yeux un mot dérivant de la racine .ע.ש.נ. C’est le verbe עִשֵּׁן que l’on traduit par « fumer » [une viande] [5]. Quoiqu’il en soit, « fumer » comme « brûler » se rapporte à un acte impliquant un feu, un allumage et le verset 24 nous dit bien que ce feu n’était pas alors sur l’autel [6] ! André Chouraqui choisi de s’en tenir à un sens littéral (tel que compris par un Israélien de langue hébraïque). On voit la difficulté de son projet car la Torah n’a pas été écrite dans la langue parlée dans la rue aujourd’hui. Ainsi, il a traduit הִקְטִיר  par « encense ». Il est vrai que ce verbe a une racine hébraïque qui est utilisée pour le mot kétoret (encens). Mais mais faire brûler de l’encens ou autre chose, on fait toujours brûler… Le problème de traduction reste donc entier puisque le mot « encenser » décrit l’action de brûler [7]. 

 

Pour résoudre la difficulté qui se pose au traducteur faisons appel aux lumières de la traduction araméenne d’Onquelos. On sait qu’il s’agit d’une traduction inspirée qui aide à comprendre le texte hébraïque en cas de besoin. Mettons en regard, dans le tableau suivant, les versets, les versets contenant les mots הִקְטִ֖יר  ou וַיַּקְטֵ֥ר et la traduction d’Onquelos.

Targoum Onquelos

  • וְאֶת־הַחֵ֨לֶב וְאֶת־הַכְּלָיֹ֜ת וְאֶת־הַיֹּתֶ֤רֶת מִן־הַכָּבֵד֙ מִן־הַ֣חַטָּ֔את הִקְטִ֖יר הַמִּזְבֵּ֑חָה כַּֽאֲשֶׁ֛ר צִוָּ֥ה יְיָ אֶת־מֹשֶֽׁה׃ (Vayikra 9, 10) [8]  אַסֵּק  "il a mis"
  • וְאֶת־הָֽעֹלָ֗ה הִמְצִ֧יאוּ אֵלָ֛יו לִנְתָחֶ֖יהָ וְאֶת־הָרֹ֑אשׁ וַיַּקְטֵ֖ר עַל־הַמִּזְבֵּֽחַ׃  (Vayikra 9, 13) אַסֵּק  "et il a mis"
  • וַיִּרְחַ֥ץ אֶת־הַקֶּ֖רֶב וְאֶת־הַכְּרָעָ֑יִם וַיַּקְטֵ֥ר עַל־הָֽעֹלָ֖ה הַמִּזְבֵּֽחָה׃  (Vayikra 9, 14)  וְאַסֵּק   "et il a mis"
  • וַיַּקְרֵב֮ אֶת־הַמִּנְחָה֒ וַיְמַלֵּ֤א כַפּוֹ֙ מִמֶּ֔נָּה וַיַּקְטֵ֖ר עַל־הַמִּזְבֵּ֑חַ מִלְּבַ֖ד עֹלַ֥ת הַבֹּֽקֶר׃   (Vayikra 9, 17)  וְאַסֵּק   "et il a mis"
  • וַיָּשִׂ֥ימוּ אֶת־הַֽחֲלָבִ֖ים עַל־הֶֽחָז֑וֹת וַיַּקְטֵ֥ר הַֽחֲלָבִ֖ים הַמִּזְבֵּֽחָה׃   (Vayikra 9, 20)  וְאַסֵּק   "et il a mis"

 

Le Targoum traduit donc le mot hébreu וַיַּקְטֵר par le mot araméen וְאַסֵּק signifiant « et il a mis » [8]. Ce n’est que lorsqu’il est question de la combustion de l’encens sur l’autel en or destiné aux parfums [9] que le Targoum traduit וַיַּקְטֵר par le mot araméen signifiant « il a brûlé ». Mais dans ce cas, on sait que « la calcination de l’encens se fait par le Kohen lui-même » et non par le feu du ciel [10].  Pour ce qui est brûlé par le Kohen gadol en dehors du Michkan, (et même en dehors du camp), ce n’est pas le mot וַיַּקְטֵר qui est utilisé par la Torah. Considérons le verset וְאֶת־הַבָּשָׂ֖ר וְאֶת־הָע֑וֹר שָׂרַ֣ף בָּאֵ֔שׁ מִח֖וּץ לַֽמַּחֲנֶֽה׃ (Vayikra 9, 11).  Il contient le mot saraf (brûler) Cela attire l’attention sur le fait que l’action effectuée hors du camp (brûler) n’est pas de même nature que ce qui est fait lorsqu’il est question des sacrifices d’animaux sur l’autel.

 

C’est justement Onquelos qui va nous permettre ce résoudre la difficulté dans un verset se rapportant à la ligature de Yits’hak dans Vayéra :

וַיֹּ֡אמֶר קַח־נָ֠א אֶת־בִּנְךָ֨ אֶת־יְחִֽידְךָ֤ אֲשֶׁר־אָהַ֨בְתָּ֙ אֶת־יִצְחָ֔ק וְלֶ֨ךְ־לְךָ֔ אֶל־אֶ֖רֶץ הַמֹּֽרִיָּ֑ה וְהַֽעֲלֵ֤הוּ שָׁם֙ לְעֹלָ֔ה עַ֚ל אַחַ֣ד הֶֽהָרִ֔ים אֲשֶׁ֖ר אֹמַ֥ר אֵלֶֽיךָ׃

Hachèm dit à l’intention d’Abraham « Prends Je te prie, ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Yits’hak; et achemine-toi vers la terre de Moria et là élève-le… en holocauste sur une montagne que je te désignerai." » (Béréchit 22, 2). Or, ce mot וְהַֽעֲלֵ֤הוּ est traduit וְהַסְקֵהּ par le Targoum Onquelos. Est-il question ici de combustion ? de fumage d’encens ? Non. Rachi répond par une explication littérale : « le Saint Béni soit-Il… voulait..  qu’il le fasse monter sur la montagne pour en faire une offrande. Et après qu’il l’aurait fait monter, Il lui dirait : « Fais-le descendre ! ».

Par ailleurs, l’expression de nos sages « goud assik » (considère une parroi comme arrivant jusqu’en haut) renvoie à la meme signification d’élévation [11].

On voit qu’avec le mot וְהַסְקֵהּ il n’est aucunement question ici de combustion mais d’élévation.

 

Faire ce qui est en notre pouvoir

Cette interprétation du mot וַיַּקְטֵ֥ר nous fait comprendre qu’Aharon devait simplement placer les korbanot sur l’autel [12]. Il devait les « faire monter » comme le dit la Torah. De même Abraham devait « faire monter » son fils sur la montagne. Monter c’est ici à la fois l’élévation physique et l’élévation spirituelle de ce qui est destiné à devenir un korban.

Face à l’autel, le Cohen devait mettre en place le korban. Mais ce n’est que le feu du ciel qui le consumait [13].  Pourtant, le Kohen gadol préparait le korban comme si c’était vraiment lui qui devait déclencher sa combustion sur l’autel. Il savait pourtant que contrairement à ce qui était le cas pour la combustion des parfums, ce n’était pas lui qui aurait à le faire.

 

Une règle de comportement

Que viennent nous apprendre ces cinq versets de la Torah qui d’une certaine manière contiennent le mot « brûler [des parfums] », sens pourtant invalidé et précisé par Onquélos ? Ils nous enseignent que Aharon a fait ce qu’il lui était possible de faire : il a tout préparé et il ne restait qu’à allumer la flamme. L’être humain doit suivre l’exemple d’Aharon : en toute situation, faire tout ce qui est en son pouvoir.

Certes, le résultat final de nos actes ne dépend pas de nous, mais de Hachèm. Cela ne nous empêchera pas d’agir, autant qu'il nous est possible de le faire.

Voir le récit sur ce thème [14].  

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NOTES 

[1] L’allumage du brasier, la combustion de korbanot par le feu du ciel est mentionnée ailleurs dans le Tanakh. Voir les versets suivants décrivant la mort de Nadav et d’Avihou fils d’Ahaon וַתֵּ֥צֵא אֵ֛שׁ מִלִּפְנֵ֥י יְיָ וַתֹּ֣אכַל אוֹתָ֑ם וַיָּמֻ֖תוּ לִפְנֵ֥י יְיָ׃  (Vayikra 10, 2). Voir la haftara relatant l’affrontement entre Eliyahou hanavi et les idolâtres (I Mélakhim 18, 20-39). On y lit : וַתִּפֹּ֣ל אֵשׁ־יְיָ וַתֹּ֤אכַל אֶת־הָֽעֹלָה֙ וְאֶת־הָֽעֵצִ֔ים וְאֶת־הָֽאֲבָנִ֖ים וְאֶת־הֶֽעָפָ֑ר וְאֶת־הַמַּ֥יִם אֲשֶׁר־בַּתְּעָלָ֖ה לִחֵֽכָה׃   « Le feu de l'Eternel jaillit alors, consuma la victime, le bois, les pierres, la terre, et absorba l'eau de la tranchée » (I Mélakhim 18, 38).

[2] La Bible du Rabbinat traduit : « Puis, la graisse, les rognons et la membrane du foie de l'expiatoire, il les fit fumer sur l'autel, ainsi que l'Éternel l'avait ordonné à Moïse. » (Séfarim.fr)  

[3] Un commentaire allant en ce sens se trouve par la compilation de Kountrass (2009), 501 drachoth. Compilation de commentaires sur le ‘Houmach et les ‘Haguim. Tome 2, p. 32. Notre dracha a été préparée à la suite de la lecture de ce texte.

[4] Le mot est traduît par « brûla » : Vayikra 9, 10;  9, 13 ; 9, 14 ; 9, 17 ; 9, 20.

[5] Comme l’indique M. Cohn (1975), Nouveau dictionnaire français-hébreu, p. 319.

[6] S’agit-il là de « bonne intention » afin de ne pas mettre le texte saint en porte-à-faux ? Comme si la parole divine avait besoin d’ajustements afin de la protéger ! 

[7] Il a été emprunté par la langue française au latin ecclésiastique à propos des sacrifices : « incensum » c’est le participe passé neutre du verbe incendere = brûler, enflammer ! 

[8] Cette dracha s'appuie sur une signification du mot  אַסֵּק : élever. C'est cette notion qui ressort de l'expression  goud assik

[9] Autel des parfums était situé à l’intérieur du michkan

[10] « Puis, la graisse, les rognons et la membrane du foie de l'expiatoire, il les fit fumer sur l'autel, ainsi que l'Éternel l'avait ordonné à Moïse. » La Bible du Rabbinat (Séfarim.fr)

[11] Kountrass (2009), 501 drachoth. Tome 2, p. 32.

[12] Le Netsiv, Hé’emeq Davar (supra 8,21), cité par Kountrass (2009), 501 drachoth. Tome 2 ». p. 32.

[13] Kountrass (2009) renvoie à T.B. Yoma 21B. 

 

[14] Raconter (récit rabbinique)

Un roi avait une fille unique qui était destinée à monter sur le trône après lui. Le roi décida de lui trouver un époux possédant de grandes qualités, car le mari qu'elle aurait auprès d'elle devrait pouvoir aider sa femme, la future reine, dans le gouvernement du royaume. Après mûre réflexion, et en plein accord avec sa fille, il fit savoir qu'il donnerait la main de la princesse héritière au jeune homme qui sortirait vainqueur d'une épreuve :il fallait parvenir en moins d'une semaine au sommet d'une tour qu'il avait fait édifier près de sa capitale. 

Les candidats affluèrent en nombre car tout le monde savait que la princesse était aussi belle qu'intelligente. Mais après quelques journées d'épreuve, un seul candidat restait en lice.  Tous les autres s'étaient découragés car le roi avait fait construire sa tour de telle sorte que les marches permettant de monter au dernier étage étaient très hautes; la hauteur de chaque march correspondait à la hauteur de trois hommes de taille moyenne. En fait, l'ascention de chaque marche était une épreuve en soi, car il fallait trouver comment l'escalader. Le soir venu, épuisé, le jeune homme restant en lice comprit que le roi avait demandé une épreuve impossible à remporter. Comment espérer parvenir au sommet de cette tour alors qu'il se trouvait à peine sur la deuxième marche! Il lui en restait tellement à gravir ! Même s'il réussissait à trouver comment escalader plusieurs de ces marches, il ne parviendrait pas en haut de la tour dans le délais fixé par le roi. Pourtant, c'était un homme persévérant et méthodique. Il avait commencé, il lui fallait finir ce qu'il avait entrepris. Et il poursuivi son effort.

Le lendemain, il se hissa sur la troisième marche. Et là, stupéfait, il découvrit une porte. Une porte d'ascenceur... Il entra dans la cabine, actionna le bouton correspondant à la dernière marche et... fut propulsé tout en haut de la tour. De là-haut, il salua la foule qui l'acclama. 

La morale de ce machal, c'est que ce jeune homme savait qu'il pouvait fournir de grands efforts et il alla au bout de ce qu'il était en mesure de faire.  C'est en agissant ainsi qu'il découvrit la porte de l'ascenseur... et qu'il épousa la fille du roi.  

Hillel Bakis

Complément à La voix de Jacob, T. 3, paracha Chémini 

Dracha écrite en avril 2016

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